Strauss: Elektra (Gergiev, 2010) 2 cd LSO Live (parution: mi juillet 2012)

Dommage que l’Elektra de Jeanne-Michèle Charbonnet manque de précision dans l’articulation, de souffle, de soutien dans le registre haut de la voix, surtout se laisse dépassée par un vibrato envahissant qui gêne considérablement la ligne vocale; si elle insuffle parfois un vrai déferlement passionnel, porté par sa haine vengeresse, la soprano, bonne actrice, vraisemblable pourtant en folle hystérique, est submergée par l’ampleur du rôle central. Confrontées aux outrances vertigineuses de l’orchestre, souvent en difficulté dans le registre supérieur, elle ne parvient pas à nuancer ni colorer son texte.
Angela Denoke fait une Chrysothemis plus concentrée et structurée vocalement, avec cette pureté vocale très juste pour le rôle féminin: elle est bien la soeur d’Elektra mais ne souhaite d’aucune façon la suivre dans sa machination matricide.


Félin, animal, carnassier, Gergiev redouble de tension jusqu’à la rupture

Trouble et même visqueuse, donc idéale dans le rôle de la mère détestée, Felicity Palmer brosse un portrait de Chlytemnestre fin et profond, manipulateur, soupçonneux, perçant et mordant, quand elle veut obtenir la magie de sa fille; hautaine, froide et mécanique ailleurs; palmes spéciales au superbe Oreste de Matthias Goerne, l’airain droit et si noble de son timbre assure une entrée en scène somptueuse, d’un applomb viril et princier irrésistible; sa diction et ses phrasés, plus lisses et monolithiques par la suite, atténuent la vérité du personnage dans ce qui suit; mais les retrouvailles du frère que l’on croyait mort et de la soeur dévorée par l’esprit de justice (pour laver la mémoire de leur père Agammemnon) sont un grand moment musical et lyrique.
Reste le plus important: la tenue de l’orchestre sous la baguette du chef. Primitif, sanguin, félin, parfois carré et même abrupt, Gergiev ne manque pas de souffle, d’éclats, d’éclairs, de coups de griffes comme de claquements de fouet. Pour autant, si l’orchestre sait rugir et trépigner en de grandioses déflagrations, le geste manque de fièvre onctueuse, de ce véritable hédonisme symphonique qui nourrissent aussi l’ivresse sonore du Strauss orchestral. Il faut cette tension radicale certes, jusqu’à la rupture, miroir de l’arc tragique qui convoque les héros mycéniens, redessinés par Hofmannsthal d’après Sophocle. Trop de tension, de dureté; un geste qui se convulse et tend souvent à démontrer plutôt qu’à enivrer; un manque de retenue et de nuances atténue notre enthousiasme. La hargne carnassière du chef, trop animal et pas assez architecte, est notre seule réserve. Dans l’ensemble, la lecture reste convaincante.
A noter que la prise de son, trop compact (qui manque d’ampleur dans la spacialisation, comme trop proche du chef enregistre aussi ses indications orales, son souffle… lequel parasite parfois l’écoute des solistes et de l’orchestre).

Richard Strauss: Elektra (1909). Tragédie en un acte. Jeanne-Michèle Chardonneret (Elektra), Felicity Palmer (Chlytemnestre), Matthias Goerne (Oreste), Angela Denoke (Chrysotemis)… London Symphony Orchestra. Valery Gergiev, direction. Enregistrement live réalisé au Barbican Center de Londres, en janvier 2012. 2 cd LSO live. Parution: mi juillet 2012.

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