Schumann: Concerto sans orchestre opus 14 David Kadouch, 2010. 1 cd Decca

David Kadouch joue Schumann

1836 est une année charnière dans la maturation du jeune compositeur pianiste: à 26 ans (tiens le même âge que David Kadouch), l’exaltation et la puissance juvénile de Schumann, est à son comble. Il vient de rencontrer celle qui sera sa muse, son inspiratrice, son double et sa première interprète, sa voix: Clara Wieck; immense femme musicienne et pour lui, une âme soeur dont la rencontre reste décisive.
Jamais la période ne sera plus propice au chant pianistique : entre poésie (dont il est grand connaisseur) et musique, Schumann conçoit les fondements de son langage propre, d’une captivante versatilité, mêlant les humeurs les plus ténues en un balancement permanent où s’entrecroisent et se percutent, se frôlent ou se combinent amoureusement toutes les aspérités désirantes d’une âme hypersensible. L’amour, le désespoir, le désir et l’euphorie se succèdent, se reproduisent sans jamais se répéter.
Tel un organisme ou un coeur en fusion, Schumann exprime au piano l’incandescence de son esprit passionné. Eusebius et Florestan, féminin et masculin, le riche tissu du Concerto sans orchestre opus 14 plonge au coeur de cet ambivalent mystère schumanienn: dans les deux premiers mouvements où la houle sentimentale entame une course effrénée, reprise dans l’ultime mouvement, sur un mode davantage trépidant avec comme finale, des accents de triomphe dans la lumière, l’interprète donne toute la mesure de son talent comme de ses affinités schumaniennes. C’est un Schumann palpitant et déterminé, coeur vaillant jusqu’au bout malgré la tragédie de sa vie, le tunnel sans issue de ses dérèglements psychiques. C’est aussi, la conscience du gouffre, toujours proche et toujours menaçant, dans l’énoncé plus retenu voire sombre du 3è épisode: Quasi Variazioni, qui sonne telle une marche au repli si nostalgique et profondément pudique.
David Kadouch souligne sans appui et avec une aisance aérienne parfois littéralement claironnante, le jaillissement juvénile du drame Schumanien tel un irrésistible torrent de matière sonore (phantasieren: ce travail des fantasmes au sens freudien qui nourrit toute l’activité intérieure d’une musique qui est nerf et vitalité). Sa fougue, son jeune âge, sa vaillance restructure chaque mouvement avec une clarté printanière, porteuse d’un engagement et d’une passion admirable. Sous ses doigts, il semble que la forme est dissoute et se confond dans l’expression pure de la passion et des humeurs. Le pianiste nous offre ce crépitement hypnotique qui aura tant saisi (et influencé les Français): Alkan, Chausson, Hahn… ceux dont la musique reste la plus proche du coeur.
Dans le dernier mouvement, le plus développé et le plus agité, révélateur de ce feu fait musique, sang et vibrations de l’âme, David Kadouch captive par l’extrême richesse expressive de son jeu qui reste malgré sa permanente mouvance, idéalement architecturé; exprimant grâce à une technique naturelle, le croisement incessant des chants et contrechants: syncopes, ruptures, reprises certes mais grande cohérence du jeu et de sn propos. Cette part de candeur lumineuse et intérieure qui ressuscite à chaque mesure l’enfant que Schumann n’aura jamais cessé d’être, imprime également à la lecture sa très haute valeur: suicidaire, loin de sa chère Clara (qu’il ne pourra pas épouser tout de suite), mais porteur des Davidsbündlertänze en 1837, puis Scènes d’enfant en 1838, Schumann se libère au piano: le clavier est son salut et en cela l’opus 14 nous en dévoile les mystères salvateurs, expiatoires. Ensuite, en un acte manqué très révélateur sur ses justes aspirations, le musicien empêché de jouer au piano, s’engage dans la voix/voie de la composition. Son mariage avec Clara (septembre 1840) scelle l’union de deux âmes qui ne vivent que pour la musique. Avant d’écrire ses premières mélodies justement en 1840 (véritable année du lied), Schumann en 1836 ne s’exprime que par et dans le piano. Dans une oeuvre maîtresse, et pourtant inscrite dans l’inspiration du jeune compositeur (moins de 30 ans), le jaillissement nuancé de David Kadouch crépite, s’embrase, fourmille d’une énergie primitive, totalement convaincante.

Le Quintette opus 44 de 1843 est malheureusement plus fade, sans réel trouble, sauf au moment du jaillissement de la mélodie d’enfance comme lovée au coeur d’une tendresse indicible du mouvement second (In modo d’une Marcia)… L’oeuvre qui s’inscrit dans la période symphonique, celle de la première Symphonie, des esquisses pour le Concerto pour piano, est aussi contemporaine de l’oratorio Le Paradis et la Peri. C’est une période extrêmement riche également car comme l’opus 14, la musique se substitue à la parole; mieux que le verbe, la note signifie au plus juste les aspirations et les vertiges de l’esprit. C’est un homme de plus en plus sujet aux troubles et aux dérèglements mentaux. Dépression, crises, phobies, …
Disons qu’ici les musiciennes d’Ardeo restent dans une posture neutre et… terre à terre… en particulier dans les mouvements les plus lents, les plus sombres où la nostalgie soufflent les braises du désir, du renoncement ou de la volonté. Même le Scherzo s’agite sans vraiment signifier. Le présent album vaut essentiellement pour le jeu transcendant du jeune pianiste français, remarqué par Perlman et Barenboim, distingué en 2010 par une Victoire de la musique ‘”révélation soliste instrumental”. David Kadouch, un nom désormais à suivre dans l’arène des pianistes hexagonaux, et que Decca fait bien d’accompagner ainsi. 1 cd Decca Ref 476 4599. Sortie annoncée: courant septembre 2011.

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