Saintes. Abbaye aux dames, le 16 juillet 2012. La Veillée imaginaire. Françoise Masset, soprano. Les Musiciens de Saint-Julien. François Lazarevitch, cornemuse, flûte et direction

festival de Saintes 2012
concert, compte rendu critique
La Veillée imaginaire par Françoise Masset et les Musiciens de Saint-Julien

Sur les traces de Lamartine puis de Sand, les romantiques redécouvrent chants et mélodies de nos campagnes. Ils notent désormais tout un patrimoine oral dont la pratique s’est perpétrée de génération en génération en particulier au moment de la veillée. Entre chien et loup, autour de l’âtre et des flammes dansantes, le cercle humain regroupé près du foyer hypnotique recompose la source féconde où la mémoire accomplit son oeuvre.
Déjà sujet d’un disque, le programme présenté à Saintes permet de retrouver la troupe des musiciens chanteurs réunis autour du flûtiste François Lazarevitch (qui joue aussi de la cornemuse).
Voici Pauline Viardot (mon bel amy, 1886), Chopin (bourrée) Chabrier (Que les amants ont de peine; bourrée auvergnate…) ou encore Ravel dont les harmonisations (comme celles de Maurice Emmanuel pour Lorsque j’avions des noisettes…) sont des trésors inestimables sur le motif populaire.
Les chants, airs, bourrées… sont aussi exotiques et vivants qu’un tableau oriental; et l’on imagine tous ces compositeurs savants saisis par la saveur franche et vivante du patrimoine oral qu’ils ont ainsi découverts… en quasi ” ethnocompositeurs “. Mais ici la subjectivité et la sensibilité priment sur la rigueur scientifique et la plume des harmonisateurs transcripteurs s’autorise bien souvent une interprétation libre, bien peu scrupuleuse, mais d’une imagination libre et superbe.


Veillée enchantée

Dans ce jeu magicien des inspirations, évocations, appropriations, les interprètes savent nous offrir le plus beau des concerts au carrefour du populaire et du savant. Deux auteurs se distinguent sans réserve: Augusta Holmès, décédée en 1903, qui fut selon les témoins, d’une beauté égale à son talent, c’est à dire exceptionnelle. Sa “réinvention” des Lavandières, chanson vers 1885, est un jaillissement inouï qui mêle réalisme, nostalgie, tendresse… Françoise Masset nous régale par son art de diseuse accomplie: sens du verbe enchanté, phrasés sculptés et ciselés sur le souffle, finesse suggestive des climats poétiques, ligne infinie et suave à la fois, infaillible musicalité: accordé au pianoforte funambule, dont la sonnerie perlée cristalline convoque le destin et la mémoire comme un glas qui berce, le chant se fait hymne et incantation d’une sphinge énigmatique, prophétesse d’un autre temps, et pour nous, auditeurs du XXè, remarquable ambassadrice des champs/chants mêlés, ceux du XIXè quand les lettrés recomposaient le terreau des contines et légendes des terres ancestrales. La soprano française éblouit par son intelligence: en interprète formidablement habitée, en initiatrice aussi car c’est elle qui a sélectionné avec la complicité de François Lazarevitch, les pièces retenues pour la Veillée.
Incroyable Holmès donc mais aussi nécessaire et incontournable Canteloube dont Les Chants d’Auvergne (la fameuse berceuse Brezairola) seraient les arabesques vocales, sophistiquées, un poil guimauve, dans un tableau où l’écriture d’Holmès tranche a contrario par sa justesse et sa sobre sincérité. Quoi de plus opposées que leurs écritures respectives? De cet écart stylistique se nourrit aussi l’extraordinaire richesse de la soirée.

Autre sommet du programme, et purement instrumental, la bourrée notée et harmonisée par Edmond Lemaigre, autre prince et même orfèvre des couleurs, autre poète aux harmonies scintillantes: à la flûte profonde, intérieure de François Lazarevitch, répondent tout en complicité murmurée, évocatoire le violon de Basile Brémaud, la vièle à roue d’Anne Lise Foy…
Cette Veillée est une traversée poétique aux incomparables joyaux. Merci aux Musiciens de Saint-Julien, à François Lazarevitch, à l’art si raffiné de Françoise Masset, de nous en permettre la découverte et l’expérience: quand les Romantiques français revisitent contes et légendes des campagnes, tout un continent oublié, irrésistible se dévoile: une terra incognita aux ressources illimitées que Sand pourtant à son époque avait déjà évaluée et estimée à sa juste mesure. Magistrale et magique exploration.

Saintes. Abbaye aux dames, le16 juillet 2012. La Veillée imaginaire. Françoise Masset, soprano. Les Musiciens de Saint-Julien. François Lazarevitch, cornemuse, flûte et direction

Illustration: François Masset, soprano, diseuse exceptionnelle pour une Veillée imaginaire, entre musique savante et populaire. Augusta Holmès (DR)

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