Saint-Céré. Château de Montal, le 4 août 2009. Giuseppe Verdi : La Traviata. Burcu Uyar, Charles Alvez da Cruz, Matthieu Lécroart. Dominique Trottein, direction. Olivier Desbordes, mise en scène

Intime gravité pour la dévoyée

Après la pétillante illustration de La Flûte Enchantée de Mozart, place est faite à la pudeur du drame de Violetta. La cour du château de Montal, d’époque Renaissance – un des derniers mots de l’héroïne : « rinasce » – se prête à la perfection à l’intimité de la tragique histoire écrite par Piave et Verdi. Dans ce même souci de dépouillement, loin des fastes de nombre de scénographies rutilantes et excessivement décoratives, Olivier Desbordes a conçu un cadre de scène simple, composé de chaises recouvertes de tissu. Les invités de la fête donnée par Violetta, étranges automates entrainés par couples dans une danse lente qui n’en finit pas de s’éterniser, restent étrangers à l’idylle qui se noue entre la jeune femme et Alfredo. Au second acte, symbolisée par un parterre de gigantesques roses rouges, la relation établie entre les deux amants se voit brisée par Violetta, et les fleurs jetées à terre, dès l’arrivée du père du jeune homme. Lors de la fête chez Flora, la société décadente dans laquelle se débat la courtisane se lit à travers les costumes chargés et les maquillages caricaturaux des invités. L’agonie de l’héroïne suit immédiatement cette fête sinistre, la jeune femme est allongée par sa fidèle Annina sur un matelas et recouverte d’un manteau, et rend son dernier souffle dans une ultime – mais bien vaine – lueur d’espoir, alors que les invités de ses fêtes, l’ignorant, lui tournent le dos, et ne lui adressent un regard que lorsque la vie la quitte.

Burcu Uryar est Violetta

Tous les interprètes servent avec conviction cette conception très fine du chef d’œuvre verdien. Remarquée en Reine de la Nuit la veille, la belle Burcu Uyar ose un doublé rare, et se fond avec une remarquable facilité dans le personnage de Violetta. Toute en noblesse et en retenue, sa courtisane vit son histoire et ses passions avec grandeur, altière jusque dans le désespoir. Vocalement semble s’ouvrir pour elle des horizons plus lyriques que les rôles légers qui faisaient jusqu’à présent son quotidien. La tessiture de Violetta ne lui pose aucun problème, et on l’y sent même plus à l’aise que dans celle, plus tendue, de la Reine de la Nuit. Très attendue, sa scène de la fin du premier acte est brillante et virtuose en diable.
Fait plus rare pour une soprano d’essence légère – même si elle ne l’est plus tout à fait –, elle révèle une maitrise parfaite des second et troisième actes, jusqu’à un « Addio del passato » bouleversant de vérité et de justesse musicale.
Là où bien des chanteuses s’effondrent, mises à mal par la dramatisation de l’écriture vocale, c’est précisément là que la turque fait étalage de ses plus belles couleurs et de ses plus raffinées nuances. Gageons que sa Manon prochaine à Nantes et Angers sera de la plus belle eau.
Angoissé à la pensée de son air du second acte, son amant, Charles Alvez da Cruz, se montre très mesuré, bien que très musical et sensible, dans son duo avec Violetta. L’air tant redouté le sent nerveux, mais il s’en sort avec les honneurs. Une fois la peur envolée, il se libère enfin, tant vocalement que physiquement, et, très engagé, incarne un amoureux parfaitement crédible et passionné.
Grâce à Matthieu Lécroart, Germont renoue avec une tradition oubliée depuis bien longtemps, celle des barytons verdiens fins et lumineux. A l’instar d’un Mattia Battistini, il offre, dès les premières phrases de son duo avec Violetta, un chant d’une élégance et d’un raffinement rares. De part sa formation de mélodiste, il incarne parfaitement son rôle tel que voulu par la mise en scène : embourbé bien malgré lui dans des conventions sociales dont il ne peut se défaire, il obéit à son devoir à contrecœur, et sort littéralement bouleversé de sa confrontation avec Violetta. Loin du père indigne, autoritaire et méprisable si souvent dépeint dans cette œuvre, cet homme aime son fils, bien maladroitement, mais sincèrement. Véritable déclaration d’amour paternel, débordant de tendresse, servi par un timbre somptueux, nuancé et ciselé, son grand air en devient bouleversant. Du très grand art, tout simplement.
Les seconds rôles sont tous admirablement tenus, de la Flora précise et très en voix de Hermine Huguenel au docteur Grenvil saisissant de beauté vocale et de présence de Jean-Claude Sarragosse.
Remarquablement effectuée par le compositeur Philippe Capdenat, la réorchestration de la partition pour 26 musiciens fonctionne à merveille, rendant, à travers ses sonorités chambristes, plus évidente encore l’intimité et la pudeur de la vision d’Olivier Desbordes.
Remarquable chef lyrique, Dominique Trottein, par sa direction toute en nuance et d’une grande précision, achève de faire de cette soirée un grand moment de musique et d’émotion.

Saint-Céré. Château de Montal, 4 août 2009. Giuseppe Verdi : La Traviata. Livret de Francesco Maria Piave. Avec Violetta : Burcu Uyar ; Alfredo : Charles Alvez da Cruz ; Germont : Matthieu Lécroart ; Flora : Hermine Huguenel ; Gaston : Eric Vignau ; Baron Douphol : Jean-Michel Ankaoua ; Marquis d’Obigny : Alain Herriau ; Docteur Grenvil : Jean-Claude Sarragosse ; Annina : Flore Boixel. Orchestre et Chœur du Festival de Saint-Céré. Orchestration : Philippe Capdenat. Dominique Trottein, direction ; Mise en scène : Olivier Desbordes. Décors, costumes et lumières : Patrice Gouron. Article mis en ligne par Adrien De Vries. Rédigé par Nicolas Grienenberger.

Illustration: Festival de Saint Céré 2009.

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