Richard Strauss: Quatre derniers lieder (Fleming, Thielemann. 2007)

Diva straussienne

De Strauss, la diva américaine a incarné sur la scène, avec élégance et subtilité,
cette distinction veloutée qu’elle est seule aujourd’hui à défendre: la
Maréchale du Chevalier à la Rose (personnage qu’elle reprend à Paris,
en février 2009), la Comtesse Madeleine de Capriccio (fixé en 1 dvd TDK incontournable, Capriccio au Palais Garnier à Paris, mis en scène de Robert Carsen,
désormais production phare de l’ère Gall)… Si l’éclat d’un rôle
opératique tient essentiellement au génie scénique et vocal d’un
interprète, chaque prestation de Renée Fleming est un festival mémorable, touchant, et même captivant. Dans son chant souverain, soyeux et caressant, Strauss a trouvé son
interprète. La diva demeure l’une des plus éblouissantes straussiennes
de la scène actuelle. Nous l’avions quitté “vériste” et dramatique en un album hommage aux grandes cantatrices du début du XXème siècle (lire notre critique de l’album “Homage, the age of the diva”, 1 cd Decca, paru il y a un an, en octobre 2007). Revoici Renée, plus envoûtante et séductrice que jamais…

L’incarnation est d’ailleurs ce point ultime par lequel la soprano excelle: son style souligne combien, spécialement pour les Quatre derniers lieder,
(qu’elle avait déjà enregistrés en 1995), tout est une question de
rapport ténu de personne à personne, de séduction personnelle, de
filiation et d’hommage. En composant le cycle pour voix et orchestre,
Richard Strauss souligne combien il aime le chant humain; il saluait
aussi le seul et unique amour de sa vie, son épouse, Pauline de Ahna, elle-même cantatrice à tempérament (mais qui avait cessé de chanter alors).

A
cette déclaration intime, le compositeur ajoute ce qui le caractérise
essentiellement: l’expression du crépuscule, les ultimes miroitements
d’un monde destiné à s’éteindre. En témoin de la chute de l’Empire
Autrichien puis de la Barbarie nazie faisant sombrer l’Europe au fond
du gouffre, Strauss chante inlassablement les derniers deux de la
civilisation. Cet hymne crépusculaire, à la fois extatique et tendre
trouve dans la tessiture épanouie de Renée Fleming, l’une de ses
incarnations les plus bouleversantes. Certes, il y eut après les
Schwarzkopf et Della Casa, Jessye Norman (également édité par Decca).
Le timbre de “La Fleming” qui mêle la blessure et la dignité, l’éclat
et la philosophie, mais aussi l’élégance et la sensualité, se prête
idéalement aux quatre tableaux poétiques d’après Eichendorff et Hesse
(prix Nobel 1946). Dans le grain vocal de la diva, paraissent et la
réalité de la guerre et le traumatisme qui en découle, le désir d’idéal
et le besoin de transcendance. A chaque hymne, correspond une facette
particulière d’un appel à l’aube et à la renaissance après la sensation
de la fin. Entre anéantissement et aurore, le chant de René Fleming
éblouit par ses couleurs, l’opulence de la ligne, l’égalité des
registres, l’accentuation personnalisée qui tout en portant l’ampleur
incantatoire du texte, offre aussi la vibration spécifique d’un
témoignage. Chant hyperféminin certes, mais aussi extrême tendresse et
voluptueuse confession. Le chant est investi, engagé, habité.

Compléments nos moins précieux, les airs enchaînés après les Vier Letzte Lieder, sont d’autres accomplissements d’autant plus captivants que peu connus: “Verführung
(1896) d’après le poème de John Henry Mackay (l’un des premiers
homosexuels activistes dans l’histoire allemande), est long (plus de 7
mn), développe un orchestre colossal proche d’Also sprach Zarathoustra, contemporain ; “Winterweihe“, créé comme Freundliche vision,
par Pauline en 1906, offre à Renée Fleming l’occasion de démontrer son
articulation palpitante, servie par des notes basses engagées et
rondes, et une gestion du souffle, souveraine. Et justement, “Freundliche vision“,
également créé par Pauline en 1906 et chanté ensuite par Elisabeth
Schumann (qui devait inspirer au compositeur son orchestration), est
prononcé sur le mode de la confession, sorte de confidence stylée dans
laquelle l’interprète nous assène plusieurs aigus caressés dont elle a
le secret, produisant ce climat de ravissement et de nostalgique
extase.
Le récital est particulièrement complet: Renée Fleming ajoute les deux monologues d’Ariadne auf Naxos,
assumant dans l’hyperféminité maîtrisée les deux versants sublimes de
cet autre valeur clé de l’opéra straussien, la métamorphose: “Ach! Wo war icht? Tot?“:
pente tragique et funèbre où la voix s’épanche vers les abîmes de la
mort. Le chant se fait inconscience, douleur immense (sans afféterie),
suspendue, de l’amoureuse trahie, abandonnée, qui évoque avec une
nostalgie blessée, les heures délicieuses passées auprès de Thésée…
Enfin, “Es gibt ein Reich“… marque un retour à la conscience
d’une héroïne qui reprend possession de la réalité: Renée Fleming
excelle à exprimer l’âme ardente d’Ariane, touchée par la grâce, entre
Thanatos et Eros, évanouissement et résistance: pureté incarnée du
verbe, velouté dans le souffle, soie vocale en fusion avec un orchestre
exalté, sous la baguette minutieuse de Christian Thielemann.
Sublime portrait de la femme straussienne, le programme n’aurait pas été complet sans cet extrait d’Hélène d’Egypte:
sur les pas de Leonie Rysanek, Renée Fleming éprouve l’extase
incantatoire de la plus belle femme du monde. La voix épanouie gravit
cet olympe straussien: un parcours ascensionnel tout autant
convaincant, et par son impact musical et par sa justesse dramatique.
Voici assurément l’un des récitals les plus aboutis de la diva
américaine. Incontournable.

Richard Strauss (1864-1949): Vier letzte lieder. Ariadne auf
Naxos (monologue d’Ariane). Verführung, Freundliche vision,
Winterweihe, Zueignung. Die Âgyptische Helena: “Zweite brautnacht!
“. Renée Fleming, soprano. Münchner Philharmoniker. Christian Thielemann, direction

Parution: le 22 septembre 2008

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