Rameau 2014 : année miraculeuse ? Edito (1/2)

Edito. 2014 : l’année Rameau. Année foisonnante ou chiche ? Rameau révélé ou abordé en demi-teintes ? 2014 s’annonce prometteuse sans pourtant nous convaincre en particulier dans le genre des tragédies lyriques. De toute évidence, le grand retour de Rameau à l’Opéra de Paris est un rendez vous manqué. Ne pas jouer aujourd’hui ni Castor ni Dardanus, en version scénique, s’est écarter le génie dramatique le plus exceptionnel du XVIIIème siècle français.Et rendre bancales voire incomplètes des célébrations qui s’annonçaient superbes.

 

 

 

Sans tragédies en version scénique, un anniversaire à l’économie

 

L'année Rameau 2014 : les temps fortsParce qu’il s’est éteint en 1764, en pleines répétitions à l’Opéra de son dernier ouvrage, Les Boréades, Jean-Philippe Rameau (1683-1764) se voit fêté en 2014, pour les 250 ans donc de sa mort.
Gageons comme Lully, son prédécesseur dans le genre tragique et lyrique, que cette année verra enfin une réhabilitation moderne pour celui qui avant Berlioz, incarne le génie français de la couleur, du rythme, de l’écriture orchestrale… Aucun compositeur n’arrive à la cheville de l’harmoniste ; fut-ce Rousseau son contradicteur, Rameau l’harmoniste les supplante tous et il serait temps en 2014 de reconnaître outre ce que nous savons déjà (sa science, son érudition, son intellect…) : une sensibilité parfaite qui en fait un dramaturge né pour exprimer les passions humaines. Le scientifique est  un sensuel, un homme de coeur, dont la pensée sait palpiter, s’alanguir, transcender les sentiments les plus délicats. Jean-Philippe a su s’associer le concours du chanteur vedette Pierre Jélyotte (1713-1797) pour lequel, agent d’une cohérence dramatique et poétique à réécrire, le compositeur conçoit les rôles les plus divers et les plus audacieux du répertoire : l’amour (Hippolyte, 1733 : Jélyotte n’a que 20 ans), Valère et Don Carlos (Les Indes Galantes, 1735), puis Damon (Entrée des Sauvages des Indes Galantes, ajoutée en 1736), Castor (Castor et Pollux, 1737. Jélyotte fait ses adieux à l’Opéra en 1755 dans le rôle de Castor justement), Dardanus (1739), Platée (rôle travesti qui incarne la reine des marais coassante, 1745), Pygmalion (1748), Zoroastre (1749)… Un parcours qui résume tout le métier et l’arche psychologique du plus grand savant analyste du Baroque français.

Savant et sensuel, cérébral et profond
Alors pourquoi aujourd’hui jouons-nous plus de Haendel et de Vivaldi quand leur contemporain et pair, Rameau le grand, attend toujours sa juste renaissance à l’opéra ? Un symptôme de ce vide criant ? Voyez la programmation 2013-2014 de l’Opéra de Paris – pourtant l’héritier de l’Académie royale de musique pour laquelle le génie dijonais a composé tous ses grands chefs d’oeuvre… aucun opéra et justement en ce début 2014, du Haendel (reprise d’Alcina). Le cas vaut emblème : Rameau peine toujours quand ses oeuvres maîtresses, certes Hippolyte et Aricie (le premier, révolutionnaire de 1733), surtout Castor et Pollux, Dardanus, Zoroastre attendent encore leur résurrection auprès du grand public (aucun de ses trois opéras n’a été monté à Paris depuis des lustres et certainement pas à l’Opéra national !).
En 2014, les parisiens pourront applaudir néamoins Platée (sous la direction de l’inestimable et inégalable William Christie, souverain de l’éloquence et du sentiment ramiste) ou Les Indes Galantes… Pas de tragédies lyriques dignes de la grande maison et du génie – immense de Jean-Philippe.

Bill l’enchanteur
Depuis les années 1970, c’est en effet Bill l’enchanteur, William Christie qui nous a appris à reconsidérer Rameau. Les disques en témoignent : Hippolyte et Aricie, Dardanus, Castor et Pollux, et sur le registre plus chorégraphique, Les Fêtes d’Hébé, Les Indes Galantes, autant de sommets de la France baroque qui sait être élégante tout en dansant…
Un Britannique vaut Bill, mais par intermittence : John Eliot Gardiner (qui a oublier depuis 1983 à Aix, l’Hippolyte et Aricie où brillait la torche tragique incadescente et fulgurante d’alors, Jessye Norman en Phèdre ?). Après Christie et Gardiner, ce ne sont que pâles flambeaux d’un art trop subtil et désormais hors de portée de main ou de baguette : ni les Minkowski ni les Rousset n’atteignent ce lâcher prise, cette poésie tragique de l’abandon qui se pâme propres à Bill le plus raméllien d’entre tous.

La route est encore longue. Bien astucieux ceux qui pourront écouter le son et l’énergie dramatique d’une tragédie lyrique de Rameau en 2014 (ce n’est pas non plus un certain Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion, encore trop vert et pas assez mûr pour comprendre et Dardanus, et Castor et Pollux…). Pas l’ombre d’une mise en scène pour Rameau le tragique.
On rêvait de vivre l’aventure de Castor ou de Dardanus sous la direction de Christie pour cette année annoncée miraculeuse… vains désirs. 2014 programme plutôt comédie (Platée) ou opéra ballet. Pour découvrir les événements de l’année Rameau, consultez notre dossier spécial Rameau 2014 : nos spectacles et événements coups de cœur.

Fin 2014, que pourrons nous dire comme bilan ? Que Rameau, empereur de l’harmonie a su imposer comme nul autre la puissance de la musique pure : avant Mozart, son orchestre est le plus fabuleux du XVIIIè. Il réinvente le son du cosmos (ouverture de Zaïs avec son chaos percutant) et l’apporte flamboyant et sensuel sur la scène des théâtres. Il faudra donc encore attendre pour voir et écouter à l’Opéra, une nouvelle grande tragédie de Rameau.

Pour se consoler, découvrez les événements et coups de coeurs de l’année Rameau 2014.