R. Strauss : Ariadne auf naxos. Le portrait d’Ariane

Ariane_zerbinette_bacchus_785px-Bacchus_Ariane_and_Venus-Domenico_Tintoret_mg_9990Ariane : le miracle de la renaissance. LĂ  oĂą Elektra incarnait la tragĂ©die d’une âme solitaire pĂ©trifiĂ©e par son enchaĂ®nement Ă  l’image d’un seul ĂŞtre : Agamemnon, le père mort Ă  venger, Ariane est de la mĂŞme façon emprisonnĂ©e par le seul amour de sa vie (croĂ®t-elle), ThĂ©sĂ©e, qui l’obsède d’autant plus qu’il l’a abandonnĂ©e. Trahie, dĂ©truite, Ariane erre depuis la caverne des origines, rĂ©gression symbolique oĂą elle attend la mort. Sur l’Ă®le de Naxos, l’humiliĂ©e solitaire, sombre et impuissante, dĂ©sespère …
C’est en croisant la figure de Bacchus que l’amoureuse tragique renaĂ®t d’elle mĂŞme. Hofmannsthal exploite le symbolisme de l’ivresse bacchique comme l’Ă©noncĂ© et la rĂ©alisation de la mĂ©tamorphose : la promesse d’une nouvelle vie. La rencontre avec le dieu juvĂ©nil du vin marque dans la vie d’Ariane un miracle salavateur.
Pour accentuer encore l’Ă©tat vĂ©gĂ©tatif dans lequel demeurait Ariane, Strauss et Hofmannsthal imaginent la figure opposĂ©e (jusque dans sa tessiture) de Zerbinette, âme volage et mobile de soprano coloratoura, quand Ariane, tragique et esseulĂ©e est un soprano dramatique plus sombre.
Captivant, le duo fĂ©minin agit comme la double face d’une mĂŞme idĂ©al car chacune aspire finalement Ă  l’excellence morale : fusionner avec cet autre qui satisfasse leur attente psychique et spirituelle. Et fidèle Ă  ses thèmes chers, Hofmannsthal n’omet pas le pouvoir rĂ©dempteur de la rencontre : en croisant le chemin de Bacchus, le destin d’Ariane est profondĂ©ment modifiĂ©, comme Zerbinette elle aussi au contact du visage tragique d’Ariane se modifie : volage certes au I (face au compositeur, elle prĂ´ne l’oubli, le mouvement perpĂ©tuel et l’irresponsabilitĂ©), Zerbinette gagne une profondeur nouvelle ensuite dans son grand air de plus de 10 mn de flamboyantes vocalises : elle chante l’amour le plus pur tout en espĂ©rant rencontrer elle aussi celui qui lui inspirera une fidĂ©litĂ© totale… En dĂ©finitive l’itinĂ©raire d’Ariane prolonge le destin d’Elektra : lĂ  oĂą la fille d’Agamemnon ne pouvait concevoir de vivre pour elle-mĂŞme, Ariane apporte la preuve qu’il est possible de dĂ©passer ce qui semblait insurmontable. L’autre est un salut. Et la rencontre, l’expĂ©rience la plus exaltante qui puisse se prĂ©senter, que l’on puisse vivre.

 

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Illustrations : Ariane et Bacchus par le Tintoret (DR). Dans le second tableau de Tintoret, le peintre Ă  travers l’oeuvre de Bacchus, rend Ă  Ariane blessĂ©e, sa dignitĂ© psychique, honore sa beautĂ© et lui permet de renaĂ®tre Ă  elle mĂŞme. L’Ă©pisode peint les noces des deux ĂŞtres grâce Ă  l’entremise de Venus, volant dans le ciel, tandis que le dieu d’amour tient l’anneau de leur union.

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CHANTER ARIANE
jessye-norman-ariane-auf-naxos-diva-opera-classiquenews-critiqueFigure de la continuité, Ariane est pour Jessye Norman qui aura marqué le rôle par la finesse enivrée de son interprétation (Metropolitan opera 1984, James Levine), une amoureuse fidèle pour laquelle la mort (incarné à la fin de l’opéra, par Bacchus) n’est ni une fin ni une rupture mais un passage dans la continuité, d’une vie (celle avec Thésée) à l’autre (celle avec l’inouï de sa rencontre avec le beau et l’enivrant Bacchus). Jessye Norman a parlé de leur duo qui est un quiproquo inédit pour un couple d’amoureux : un terrible « malentendu » Ariane pense rencontré (retrouver) Thésée (celui qui l’a abandonnée), et Bacchus pense rencontré … Circé. De ce quiproquo découle un enchantement à deux voix où c’est moins la vérité de la rencontre qui compte que ce que chacun pense vivre individuellement. Qui suis je à moi-même ? Qui suis je pour l’autre ? La vérité est celle que j’incarne dans la durée malgré les doutes et les impressions de coupures. Ariane abandonnée par Thésée, se vouait à la mort par dépit, par désespoir : c’est le tableau initial d’Ariane sur son rocher à Naxos, démunie, endeuillée, détruite. Puis surgit dans la lumière d’une résurrection, la nouvelle Ariane, celle que « ressuscite » Bacchus, dieu du vin (donc de l’ivresse par laquelle la métamorphose se réalise). Personnage sincère, Ariane dans l’opéra incarne les valeurs défendues par le compositeur/Komponist (qui donc présent de cette façon, n’y apparaît pas) : du ariane-auf-naxos-jessye-norman-opera-critique-classiquenewsKomponist, Ariane prolonge les valeurs tendres d’amour et de loyauté. C’est pourquoi quand elle chantait dans la première partie, le personnage de la Prima donna, Jessye Norman veillait à caractériser différemment son interprétation de l’une à l’autre ; car ce sont bien deux personnalités qui n’ont rien à voir. La Prima Donna est une caricature parodique de la chanteuse capricieuse hystérique, égoïste ; Ariane est pur amour, pur désir, tourné vers l’autre. Rien à voir. Donc pour la diva invitée à les incarner toutes deux, un défi dramatique vertigineux.

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