Puteaux. Palais de la Culture, le 7 décembre 2009. Masterclass de Gabriel Bacquier. Jeff Cohen, piano

La science d’un grand maître de chant

Souffrante, la soprano américaine June Anderson ayant, au grand dam des mélomanes et belcantistes de tous horizons, déclaré forfait pour l’ensemble de ses prestations aux Rencontres Musicales de Puteaux, c’est Gabriel Bacquier, illustre baryton français, qui la remplace, au pied levé.
Ardent défenseur de la musique de son pays et de ses interprètes, divo à l’élégance racée et au franc-parler désormais célèbre, il est l’exemple même du maestro, du maître de chant, exigeant et rieur, intransigeant et protecteur tout à la fois, toujours plein de feu et de passion, d’une flamme propre à pousser hors de leurs limites, hors d’eux-mêmes, les chanteurs venus recueillir ses conseils avisés et précieux.
Au grand étonnement de tous, de l’assistance et du maestro lui-même, seules trois jeunes chanteuses se sont présentées. Mais c’est finalement un mal pour un bien, chacune ayant pu bénéficier longuement de l’attention et du métier du maître, et bâtir avec lui un travail en profondeur.
La jeune mezzo Sarah Dupont d’Isigny ouvre le bal avec l’air de Sesto « Parto, parto », extrait de la Clemenza di Tito mozartienne. Voix devant encore mûrir mais pleine de promesses, le timbre est beau, l’émission plus que correcte et la jeune femme affiche d’ors et déjà un tempérament affirmé. Forcément intimidée par l’immense artiste qui lui fait face, elle se lance timidement dans son air, avant de reprendre confiance en elle. Par de simples réflexions sur le soutien un peu trop bas et encore fragile de la chanteuse, Gabriel Bacquier lui permet de timbrer davantage sa voix et de gagner en puissance et en impact vocal. Quelques conseils de nuances et de legato, et voilà cet air transfiguré, tout comme son interprète. Au second tour, elle se plonge dans la Ségédille de Carmen, dont le maître lui fait affiner l’énergie tournoyante, le rythme incessant et la chaude couleur espagnole. Pourtant, au terme de cette étude de l’air, il lui déconseille, avec sa franchise coutumière, de travailler, autrement que pour son plaisir, le rôle complet de Carmen, lui conseillant, à la stupéfaction de tous, de travailler Micaëla, qui, selon lui, correspond davantage à son tempérament. N’était-ce pas plutôt une façon élégante de lui révéler une nature vocale de soprano ? En effet, avec ses aigus faciles et lumineux et ses graves à l’évidence poitrinés bien tôt, la question de la réalité de sa classification en mezzo peut se poser.
Et c’est avec un lied de Schumann qu’elle clôt sa prestation, peu familière de la langue allemande, mais d’une belle musicalité fort bienvenue dans ce répertoire, conseillée également par la complice de Gabriel Bacquier, Sylvie Oussenko, familière de ces œuvres, présente dans la salle.
Avec Sandra Liz Cartagena, la seconde chanteuse à se présenter, on passe à une cantatrice déjà affirmée, davantage professionnelle qu’en cours d’études. La technique est accomplie, le volume et la projection vocale impressionnants, la voix d’une étendue rare, les aigus et suraigus d’une facilité déconcertante, les graves sonores et les vocalises aisées. Tout l’attirail technique est déjà en place. Elle offre pour commencer un air de l’Armida de Rossini, qui flatte particulièrement son agilité et la longueur de sa voix, air sur lequel le maestro Bacquier n’aura quasiment rien à dire, sinon pour la féliciter pour son accomplissement vocal.
La prière de Norma « Casta diva » met davantage à nu une tendance à métalliser sa voix, qui manque de finesse et de flottant, surtout dans cette pièce, et des piani trop lourds. Mais la maîtrise des notes et du legato est admirable. Déjà une grande chanteuse, bien plus avancée que ses camarades. Et quand elle pense, sur le conseil du maître, à laisser flotter ses sons plutôt qu’à les appuyer pour donner du volume, le résultat est somptueux.
Lors de sa seconde apparition, dans « E strano » de la Traviata, les même qualités et défauts se font sentir, tous corrigés avec facilité, tant la chanteuse semble connaître son instrument.
Et avec Mireille de Gounod, la magnifique colombienne achève d’enflammer l’assistance, toujours avec le même accomplissement vocal.
Troisième chanteuse à s’être présentée, Julie Cherrier. Beau timbre, diaphane et pur, place vocale haute, musicalité sensible et raffinée, le travail semble en bonne voie. Elle semble simplement retenue par une certaine timidité. L’air de Giulietta « Ecomi une lieta vesta » des Capuleti e i Montecchi de Bellini lui convient à merveille, flattant son timbre et la facilité qui est la sienne à émettre les sons piani. Seul défaut, elle chante trop souvent la tête excessivement levée et le cou tendu, détail qui, malgré les apparences, a son importance dans l’émission libre du son. En lui faisant simplement pencher la tête davantage vers le bas et lui faisant penser plus précisément à l’accroche du son, la voix prend de la puissance et du timbre. Dans l’air du Cours-la-Reine de Manon de Massenet, la timidité de la chanteuse l’empêche de donner à cette scène la « souveraineté » requise et la diction semble trop « quotidienne », insuffisamment déclamée.
Avec un exemple magistral, celui qui fut l’un des plus fabuleux « diseurs » du demi-siècle démontre ce qu’est une véritable diction lyrique, exemple que s’empresse de suivre la jeune femme, avec un résultat étonnant.
A son deuxième passage, elle prête à sa voix à Magda de la Rondine de Puccini avec finesse et élégance, sa voix épousant parfaitement les contours de cette musique, où peu de choses restent à corriger, facilité remarquée également avec plaisir par Gabriel Bacquier. Et elle achève sa prestation par quelques mélodies espagnoles quelque peu retenues, mais bien réalisées musicalement.
Discret mais d’une présence indispensable et réconfortante, Jeff Cohen soutient avec son art habituel les jeunes artistes intimidées mais volontaires.
Quant au seigneur de cette masterclasse, il occupe tout l’espace de sa présence enveloppante, tonne, enjôle, donne des exemples d’une voix encore incroyablement préservée, passionné par son rôle Et chacun de ses mots sonne juste, chaque conseil se montre pertinent, venu tout droit d’une expérience et d’un métier exceptionnels et d’une connaissance rare des divers répertoires. Un grand maître de chant, tout simplement.

Puteaux. Palais de la Culture, 7 décembre 2009. Masterclass de Gabriel Bacquier, baryton. Elèves : Sarah Dupont d’Isigny, mezzo-soprano ; Sandra Liz Cartagena, soprano ; Julie Cherrier, soprano. Piano : Jeff Cohen

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