Péchés d’Italie (Stendhal, Rossini, Liszt) Lyon, vendredi 1er février 2013, 18h30 puis 20h30.

Rossini, Stendhal:
péchés d’Italie

Lyon, Musée des Beaux-Arts

vendredi 1er février 2013

« Péchés d’Italie », Quatuor vocal et instrumental, entre Rossini et Stendhal.

Qui n’a rêvé d’un voyage en Italie avec le plus sensible des compagnons français du XIXe, Stendhal ? Dans le cadre du baroque Palais Saint Pierre (Musée des Beaux Arts), un Quatuor vocal et instrumental préparé par Bernard Tétu ira du côté de chez Rossini, guidé par les divagations et rêveries d’Henri Beyle s’interrogeant sur l’amour et la beauté.


Le bonheur qui existe sur cette terre

« Je viens d’éprouver ce soir que la musique, quand elle est parfaite, met le cœur exactement dans la même situation où il se trouve quand il jouit de la présence de ce qu’il aime, c’est-à-dire qu’elle donne le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur cette terre. » : une belle déclaration de Stendhal aux femmes et à la musique, dans cette interminable « chasse au bonheur »(« une idée neuve en Europe »,avait prophétisé Sait-Just) , où le Grenoblois qui tant détesta sa ville d’enfance ne fut pas si heureux par les femmes qu’il l’eût voulu, mais donna avec « De l’amour » (c’est ici la première phrase du chapitre XVI) le plus précieux des guides pour mieux vivre. Et s’imagina enfin compris en 1880, sinon 1935…


Les pseudos de Beyle

Dieu sait qu’il se déguisa, Arrigho Beyle : Dominique, Louis Bombet, Lisio Visconti, Banti, Henry Brulard, en n’ayant oublié qu’un livre sous son « vrai nom »… Simples pseudonymes (un spécialiste en aurait dénombré…une centaine !) ? Hétéronymes – démarche plus complexe, certes – comme le Portugais du XXe, Fernando Pessoa ? En tout cas, pas son nom de ville allemande dans Paris désert, ce « Stend(h)al » par lequel on a pris coutume de le désigner (c’était la ville natale de Winckelmann, l’historien d’art qui rendit l’Antique et l’Italie à l’Europe des Lumières). Stendhal, la pierre tombale au cimetière Montmartre lui rend sa filiation italienne : « Arrigo Beyle, Milanese, scrisse, amô, visse » (Milanais, il a écrit, aimé, vécu). En cette Italie, et à Rome où en 1841 il eut à « se colleter avec le néant », via l’apoplexie qui le terrassa une première fois 22 via Condotti, (« il n’est pas ridicule de mourir au coin d’une rue quand on ne l’a pas fait exprès ») et dont pourtant il se releva… pour être foudroyé à l’angle parisien des rues de la Paix et des Capucines quelques mois plus tard.


Toutes ses femmes


Le lien aura toujours été pour lui consubstantiel entre l’Italie et la musique, bien qu’il ne se soit pas occupé de la seule musique des Italiens. En témoignent déjà en 1815 les « Lettres écrites de Vienne en Autriche, sur le célèbre compositeur Haydn, suivies d’une Vie de Mozart, de considérations sur Métastase, et l’état présent de la musique en France et en Italie » (ouf ! mais cette titrologie de comptable est signée du pseudo Louis-César-Alexandre Bombet…), ensuite abrégées en Vie de Haydn, Mozart et Métastase. En 1823, une Vie de Rossini. Sans oublier tant de considérations-musique du côté de Rome, Naples et Florence, Promenades dans Rome, ou les autobiographies – Vie de Henry Brulard, Souvenirs d’égotisme -, et tant de scènes où l’art des sons est, notamment par le biais des scènes à l’opéra, constitutif du roman (La Chartreuse de Parme, évidemment). D’ailleurs les femmes rencontrées dans la vie sont souvent elles-mêmes cantatrices, ou au moins spectatrices… (« Toutes ses femmes », il eût aimé l’ironie du film de Bergman !). Au fait, « Rossini über alles ! » (Rossini par-dessus tout , comme le constatait avec une rage froide Beethoven à Vienne) ? Point , car il y a Haydn, et surtout Mozart, « qui force l’âme à s’occuper d’images touchantes et tristes, tout à coup envahie et comme inondée de mélancolie…Mozart n’amuse jamais ; c’est comme une maitresse sérieuse et souvent triste, mais qu’on aime davantage, précisément à cause de sa mélancolie. » Voilà pour la profondeur, et peut-être les abîmes du double stendhalien.


Il piacere

Mais tout de même : les Italiens quasi al di sopra di tutti… Et avant Rossini, Cimarosa, dont Arrigho Beyle est assoté, dirait Molière, porteur de « ce feu créateur qui anima d’abord en ce pays la poésie et la peinture », et dans le Mariage Secret duquel il voit la perfection même. Ensuite, Rossini, dont il raconte – se non e vero, e ben trovato o accomodato…- qu’en 1817 il lui a parlé dans une auberge de Terracine sans le reconnaitre : « Je lui dis qu’à mes yeux Rossini est l’espoir de l’école d’Italie, le seul homme qui soit né avec du génie, qui fonde ses succès sur la beauté des chants… Les compagnons de voyage sourient : enfin c’est Rossini lui-même. » Et, in cauda venenum : « Heureusement, et par un grand hasard, je n’ai pas parlé de la paresse de ce beau génie, capable de faire un opéra en quinze jours » (On n’oublie pas que La Chartreuse fut composé en 52 jours !). Et la conversation, contée au 9 janvier 1817 dans Rome, Naples et Florence, continue au milieu de ce « piacere » (plaisir, ce terme qui ouvre toutes les serrures stendhaliennes ) d’avoir en face de soi cet « homme de génie » qui souffre de ne pouvoir composer que sur des commandes, et pingres encore ! Donc, en maints lieux et temps, Stendhal dira son admiration pour l’auteur, même s’il tient son Barbier de Séville pour inférieur à celui de Paisiello. C’est un peu comme avec les Villes d’Italie, Rome en particulier, qui ne règne pas sans partage sur son cœur, à la différence, pour nous un rien surprenante, de Milan : « J’ai adoré, et j’adore encore, je le crois, une femme nommée Milan. J’ai obtenu en mariage sa sœur aînée, Rome ». Et de même : « Le vrai beau, c’est Naples et le Pausilippe, le lac de Genève. Mais mon cœur ne sent que Milan et la campagne luxuriante qui l’environnne. » Une Rome où le consul nommé (de 1831 à sa mort) dans ce « trou abominable » de Civita Vecchia ne pourra même pas constamment résider !


SFCDT

Donc, l’opéra, mais sans connaissances techniques qui en feraient plus (mieux ? pas sûr !) qu’un «amateur » : « Les plus beaux moments de ma vie sans comparaison se sont passés dans les salles de spectacle. A force d’être heureux à la Scala, j’étais devenu une espèce de connaisseur ». C’est à ces liens consubstantiels au coeur de la triade Musique-Italie-Amour de la femme que se réfère « Péchés d’Italie » imaginé par un Trio : Bernard Tétu, le Patron des Chœurs ,si féru de XIXe et de « corrrespondances » littéraires , Agnès Melchior, et un invité venu du théâtre, Gilles Chabrier. « Dans un décor tendu de blanc évoquant le lit des amours impossibles ou imaginaires, page vierge où se projettent ses souvenirs, un autoportrait en creux et plein d’humour du « Milanese », un quatuor vocal-instrumental (deux voix chantées, une parlée, un piano) nous « promène » (le titre de Stendhal « guidant » à Rome) en flirtant avec des « péchés d’Italie ». Le titre même est allusion à la biographie du compositeur dominant, ce Rossini qui fit quasi-silence musical dans les 40 dernières années de sa vie, après l’échec de son Guillaume Tell (1829) , semblant dès lors illustrer l’ironique devise de Stendhal (SFCDT, Se foutre carrément de tout), quitte à cuisiner ( « Tournedos…-à la musique ? – Rossini ») et consentir à de menus « péchés de vieillesse », dont une Petite Messe solennelle (1863).


Je brûle et je suis de glace

L’essentiel du rossinisme sera ici puisé dans les opéras du Maître (six extraits), mais on ira aussi chercher du côté de chez Bellini, Donizetti, et des moins connus Arditi (une vie aventureuse pour cet Italien voyageant en Russie, Amérique du Centre et du Sud…) ou Pocconi. Sans oublier Franz Liszt transcrivant l’ouverture de Guillaume Tell et surtout composant son Sonnet 104 de Pétrarque, où le fameux quatrain de l’amant médiéval se consume d’antithèses par l’amour de Laure : « Je ne puis trouver la paix ,…je crains et j’espère trouver la paix, et je brûle et je suis de glace ; et je ne saisis rien et j’embrasse le monde entier. »

« L’invité » est donc le comédien et metteur en scène Gilles Chabrier, qui a beaucoup travaillé à la Comédie de Saint-Etienne puis rejoint le groupe Collectif7, dirigé d’Aristophane à Nathalie Sarraute via Brecht et Ghelderode. A Collectif7, il avait créé d’après Conrad , « Ce doit être tentant d’être Dieu »… : donc pourquoi pas ensuite « être Stendhal », une incarnation mise en montage grenoblois en 2011, réalisée avec Bernard Tétu à Saint-Etienne le 9 janvier 2013 et arrivant dans la presqu’île lyonnaise le 1er février ? Dialoguant avec ce Stendhal autobiographisant, la soprano Yuree Jang, pianiste et flûtiste qui a choisi la dominance du chant, où elle expérimente du baroque français à Korngold, en passant par Mozart et Rossini, et le ténor argentin Manuel Nunez Camelino qui, venu du Théâtre Colon, mène carrière dans les festivals et opéras français. Agnès Melchior a travaillé à Genève avec Louis Hiltbrand et à Baltimore avec Leon Fleisher, a été chef de chant à l’Opéra de Lyon, pianiste avec l’O.N.L., et enseigne au CNSMD de Lyon.


Le 16 octobre 1832

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A ce « Quatuor Stendhal » incombe la mission et surtout il piacere de chasser le bonheur, en compagnie de celui qui, selon Gilles Chabrier, « eut cette faculté d’abolir la frontière qui peut séparer le réel de l’imaginaire : on fait un détour et l’on se retrouve dans un nouveau monde ». Le cadre où le concert sera donné par deux fois n’est évidemment pas « neutre » : l’auditorium du Musée des Beaux Arts –on voudrait qu’il redevienne davantage un haut-lieu des arts associés à Lyon – permettra, un soir où les visites ont la formule « en nocturne », une ambulation en peinture et sculpture renaissantes ou contemporaines d’Henry Brulard alias Dominique. Regardant les tableaux du XIXe italien et français, on saisira sans doute encore mieux ce que la magie stendhalienne du souvenir sait suggèrer : « Le matin du 16 octobre 1832, sur le Mont Janicule, à Rome, il faisait un soleil magnifique. Un léger vent de sirocco faisait flotter quelques petits nuages blancs au dessus du Mont Albano, une chaleur délicieuse régnait dans l’air, j’étais heureux de vivre. »

Question de tempo… « Il réside à peu près tout entier dans son mouvement : toujours cet allegro, chez lui vraiment, au plein sens du mot, vivace : y être sensible ou non, c’est presque une question de rythme mental, de longueur d’onde intime. » Et si ce wagnerolâtre de Julien Gracq ajoute : « l’allegro de Mozart m’excède autant que celui de Stendhal me ravit », on pratiquera ici le pardon des offenses envers le romancier qui a si bien saisi Henry Brulard : après tout, nul n’est parfait dans la république des Lettres Françaises, ni en Stendhalie ! Tant il est aussi vrai qu’avec Arrigho Beyle, « la cristallisation ne cesse presque jamais en amour »…

Lyon, Musée des Beaux-Arts, Auditorium. Vendredi 1er février 2013. 18h30 puis 20h30. Péchés d’Italie (Stendhal, Rossini, Liszt) : Yuree Jang, Manuel Camelino, Agnès Melchior, Gilles Chabrier.
Informations et réservations : T.04 72 98 25 30 ; www.solisteslyontetu.com
T. 04 72 10 17 40 ; www.mba-lyon.fr

Illustration: Rossini, Stendhal, Paysage d’Italie par Corot… (DR)

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