Paul Agnew aborde Orfeo de Monteverdi

logo_france_musique_DETOUREFRANCE MUSIQUE. MONTEVERDI : Orfeo, dimanche 12 mars 2017, 20h. Paul Agnew et Les Arts Flo jouent Orfeo de Monteverdi, l’opĂ©ra des origines : la source du drame musical et thĂ©Ăątral, oĂč chant, paroles, musique et action thĂ©Ăątrale fusionnent en un tout cohĂ©rent, pour la premiĂšre fois de l’histoire (Mantoue, 1607). Certes, le cadre est encore aristocratique, et l’opĂ©ra pas encore publique (il faut attendre 1637 Ă  Venise). Les madrigaux sont encore prĂ©sents, en particulier dans le chant des bergers trĂšs prĂ©sents, surtout au premier acte, pastoral, celui oĂč la tragĂ©die surgit quand Messagiera annonce la mort d’Eurydice.
Mais dĂ©jĂ , la langue de Monteverdi, l’une des plus sensuelles qui soient, caractĂ©rise des individualitĂ©s et non des types. Le chant Ă©crit par Monteverdi exprime au plus prĂšs dĂ©sirs, priĂšres, intentions et sentiments du poĂšte endeuillĂ©, soucieux de retrouver son aimĂ©e aux Enfers. Par son chant souverain, il s’en ouvre les portes, triomphant par la seule grĂące maitrisĂ©e de sa voix, et l’inflexible Caron, et l’impĂ©rial Pluton. Comme Don Giovanni de Mozart est l’opĂ©ra des opĂ©ras ; Orfeo de Monteverdi est la genĂšse, et le foyer matriciel oĂč toute l’odyssĂ©e lyrique a commencĂ©.

Madrigaux_4_5_6_arts_florissants_paul_agnewTĂ©nor et chef, directeur adjoint des Arts Florissants aux cĂŽtĂ©s de William Christie, Paul Agnew promet une lecture sensible, Ă  la fois flexible et linguistiquement ciselĂ©e car il a prĂ©cĂ©demment interprĂ©tĂ© et enregistrĂ© les meilleurs madrigaux de Monteverdi Ă  travers l’épopĂ©e primordiale des Livres I Ă  VIII. Son expĂ©rience du genre madrigalesque, son travail d’orfĂšvre sur le verbe devrait accomplir un prolongement naturel et captivant dans l’Orfeo qui en dĂ©coule et qui puise dans la matiĂšre des mafrigaux, ses formes expressives. Autour de Paul Agnew, la crĂȘme des chanteurs baroques actuels : Cyril Auvity (Orfeo / OrphĂ©e) que Classiquenews avait rĂ©cemment filmĂ© dans les Motets sacrĂ©s de ClĂ©rambault, rĂ©vĂ©lĂ©s par Fabien Armengaud (VOIR notre reportage vidĂ©o Les Motets sacrĂ©s de ClĂ©rambault par l’Ensemble SĂ©bastien de Brossard) ; la distribution comprend aussi l’excellente et incadescente mezzo LĂ©a Desandre dans le rĂŽle de la MessagĂšre justement, personnage axial du I, qui fut en son temps incarnĂ© magistralement par Sara Mingardo (pour Jordi Savall), laquelle a Ă©tĂ© la professeur de chant de la jeune LĂ©a
 continuitĂ©, excellence, vĂ©ritĂ©.

Monteverdi 2017 claudio monteverdi dossier biographie 2017 510_claudio-monteverdi-peint-par-bernardo-strozzi-vers-1640.jpg.pagespeed.ce.FhMczcVnmyOpĂ©ra douloureux, malgrĂ© son sujet central – le pouvoir de la musique et du chant : quand le poĂšte de Thrace inflĂ©chit Pluton et les enfers pour y pĂ©nĂ©trer afin d’en soustraire Eurydice-, Orfeo est bien sur le plan musical et dans l’histoire de l’opĂ©ra, ce laboratoire rĂ©volutionnaire oĂč Monteverdi, fort de son expĂ©rience comme madrigaliste Ă  CrĂ©mone puis Mantoue, rĂ©invente le langage du drame en musique et s’appuyant sur la suprĂ©matie du texte, articulĂ©, sublimĂ© par la musique, s’inspire des premiers ouvrages florentins, rĂ©alisĂ©s au dĂ©but du siĂšcle (autour de 1600) dans le style du recitar catando : un parlĂ© chantĂ© proche de la parole qui laisse le chant trĂšs intelligible. La sensualitĂ© nouvelle de la dĂ©clamation, le jeu des allitĂ©rations entre autre font de l’opĂ©ra chantĂ© un art poĂ©tique par excellence et Monteverdi le dĂ©montre aisĂ©ment dans son Orfeo de 1607. Monteverdi assure aussi le passage du madrigal polyphonique (encore trĂšs prĂ©sent dans les choeurs) au chant monodique accompagnĂ© pour la voix soliste.

Le madrigal polyphonique y est subtilement utilisĂ© pour les chƓurs de bergers et arcadiens ; le chant monodique permet a voce cola d’approfondir la psychologie des caractĂšres protagonistes. Le rĂ©citatif d’OrphĂ©e devant Caron, le passage en barque du fleuve infernal, sa priĂšre devant Pluton (ample lamento dramatique)
 suscitent autant d’airs oĂč la seule incantation souvent hallucinĂ©e (par la douleur et la volontĂ© de sauver Eurydice de la mort) du chanteur affirme dĂ©sormais la voix de l’opĂ©ra : une voix agile et intelligible qui exprime au plus juste la richesse et l’intensitĂ© des passions humaines. Selon les productions et les lectures des chefs et des metteurs en scĂšne, Orfeo est diversement abordĂ© comme pensĂ© sur la scĂšne.  Outre son Ă©clectisme formel entre Renaissance et Baroque, l’oeuvre est d’une diversitĂ© complexe : l’un des aspects saillants, en est le cynisme de l’action, cette Ă©preuve de la douleur, au cours de laquelle le chantre, OrphĂ©e, fait l’expĂ©rience de la perte, du renoncement, du dĂ©chirement car comme Apollon le lui rappelle en fin d’action: “Rien ici bas ne nous rĂ©jouit ni ne dure“.

l’opĂ©ra des origines

orfeo orphee lyre opera luigi rossi 1647 opera presentation announce CLASSIQUENEWSLa vision est terrifiante, et mĂȘme d’une glaçante ironie. D’autres prĂ©fĂšrent souligner sa tendresse caressante et sa langueur extatique car c’est l’amour d’OrphĂ©e pour Eurydice qui mĂšne l’action : mĂȘme si le PoĂšte de Thrace ne maĂźtrisant pas ses passions (il se retourne pour voir sa bien aimĂ©e malgrĂ© l’injonction de Pluton / HadĂšs), s’enfonce peu Ă  peu dans la solitude et l’échec : en se retournant pour voir la belle, OrphĂ©e se libĂšre des lois mais dĂ©truit tout espoir. Selon les versions (toutes deux originales car validĂ©es par Monteverdi) : l’homme blessĂ© et dĂ©chirĂ© par la perte dĂ©finitive rejoint Apollon son pĂšre au ciel en une apothĂ©ose finale spectaculaire ; ou alors il est dĂ©chirĂ© au sens strict du terme par les bacchantes, assassinĂ© car tout bonheur est vain sur la terre (une vision partagĂ© ensuite par Wagner Ă  l’extrĂ©mitĂ© de l’histoire lyrique : Monteverdi / Wagner seraient ils tous deux de grands cyniques dĂ©faitistes ?). Le poĂšte et l’homme tout court seraient-ils des ĂȘtres maudits ? L’amour tue ; le sentiment fait souffrir mais une vie sans amour est-ce imaginable ? Il nous reste au delĂ  du sujet bouleversant, la beautĂ© d’une musique et l’intelligence d’un drame parfaitement construit dont la pensĂ©e saisit par sa poĂ©sie et sa vĂ©ritĂ© profonde. Orfeo est l’opĂ©ra des origines : une conception de la reprĂ©sentation musicale qui ne laisse pas de nous captiver, 400 ans aprĂšs sa crĂ©ation en 1607 dans le cercle privĂ© et intime du Duc de Mantoue en son palais. Entre temps, le genre est devenu un rituel populaire auquel les publics de plus en plus variĂ©s et nombreux se laissent conduire avec toujours la mĂȘme espĂ©rance d’ĂȘtre enfin rĂ©enchantĂ©s


___________________

France Musique. Monteverdi : Orfeo. Dimanche 12 mars 2017, 20h.
Concert enregistré le 28 février 2017 à 20h00 à la Grande salle du Théùtre à Caen.

Claudio Monteverdi
L’Orfeo, favola in musica SV 318, crĂ©Ă© Ă  Mantoue, Palais Ducal, le 24 fĂ©vrier 1607
(Orphée, fable en musique / Favola in musica)
Livret du poĂšte Alessandro Striggio.

Cyril Auvity, haute-contre, Orphée
Hannah Morrison, soprano, La Musique, Eurydice
Miriam Allan, soprano, Proserpine
LĂ©a Desandre, mezzo-soprano, MessagĂšre
Antonio Abete, basse, Pluton, Un esprit, Un berger
Cyril Costanzo, basse, Charon, Un esprit
Carlo Vistoli, contre-ténor, Un esprit, Un berger
Sean Clayton, ténor, Un berger
Zachary Wilder, ténor, Un esprit, Un berger
Les Arts Florissants
Direction : Paul Agnew

Orfeo 2017©PhilippeDelval 0182[3]

One thought on “Paul Agnew aborde Orfeo de Monteverdi

  1. Pingback: Paul Agnew dirige l’ORFEO de Monteverdi | Classique News