Paris. Eglise arménienne (3ème arrondissement). 24-30 Aout 2010. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Intégrale des sonates pour piano. Hyun-Jung-Lim ( HJ Lim ), piano.

La pianiste coréenne Hyun-Jun Lim ( HJ Lim, 22 ans) a choisi l’église arménienne située à Paris dans le marais, pour y donner durant une semaine complète, à raison d’un concert par soir du 24 au 30 août dernier, l’intégrale des Sonates de Beethoven. L’heure musicale au Marais, à l’initiative d’Aline Artinian, propose durant tout le mois d’août et les week-ends de l’année des concerts destinés à promouvoir de jeunes artistes. C’est dans le cadre de ce festival que les concerts de Hyun-Jung Lim ont eu lieu. Concerts exceptionnels à plusieurs titres, en premier lieu par le programme joué : il n’est pas si courant en effet qu’un pianiste propose l’intégrale des sonates de Beethoven, à fortiori si l’artiste en question n’a qu’une vingtaine d’années. Exceptionnels aussi et surtout par la densité de l’interprétation livrée par la pianiste. La pianiste quitte la Corée pour la France qu’elle rejoint dès 12 ans. Au Conservatoire de Compiègne, elle suit la classe de Marc Hoppeler (2000), puis le Conservatoire de Rouen (2002), le CNSMD de Paris (classe de Henri Barda). Hyun-Jumg Lim a remporté le Prix du Concours de piano Flame 2007.
Pour les jeunes musiciens qui pensent que « les concours de piano n’ont rien à voir avec la musique » et préfèrent se consacrer à enrichir leur répertoire, il reste Internet comme solution pour être entendu par un large public. C’est ainsi que Hyun-Jung Lim a été révélée lorsque des extraits de concerts dans lesquels elle jouait l’intégrale des études de Chopin et de Rachmaninov en une soirée ont été postés sur YouTube. Adulée sur Internet, qualifiée de “virtuose phénoménale”, la jeune artiste ne comptait pas en rester à ce programme Chopin/Rachmaninov et se lançait en août dernier à Paris dans l’intégrale des Sonates de Beethoven.

Beethoven, Le temp(o)s retrouvé

Hyun-Jung Lim appartient aux artistes rares, qui lorsqu’ils jouent, sont à mille lieux d’être de simples exécutants à la technique parfaite, mais deviennent les re-créateurs de l’œuvre. Ainsi, en écoutant cette version du cycle des Sonates, œuvres pourtant si connues et dont les canons d’interprétation paraissent être fixes et immuables, le public de l’église arménienne a véritablement eu l’impression d’entendre quelque chose de nouveau, d’inouï.
Everest de la littérature pianistique, les Sonates de Beethoven ont été jouées par les plus grands interprètes. Philippe Cassard, dans son livre consacré à Schubert, commente la tradition d’interprétation qui entoure le cycle beethovénien : « étrangement les professeurs, d’où qu’ils viennent, et en toute occasion [ont] toujours quelque chose à dire sur ces sonates de Beethoven –structure – tempo – rigueur – respect dévot du texte et ce qu’ils appell[ent] le style. (…) Pour Beethoven, les théories, les analyses savantes, les règles intangibles [sont] toujours prêtes, répétées à l’envie…»* Philippe Cassard fait référence, à juste titre, à l’importance de la tradition en ce qui concerne l’interprétation des sonates de Beethoven. Une tradition qui semble cependant plus intéressée par l’aspect rationnel, quasiment didactique, de l’interprétation (la rigueur et la lecture du texte) que par le sens musical et l’intensité émotionnelle à chercher dans les œuvres.
Le tempérament de Hyun-Jung Lim, allié à ses possibilités techniques qui paraissent infinies et à son grand sens de la phrase et de l’architecture musicale lui ont permis de livrer à la fois une interprétation cohérente et totalement nouvelle des sonates. L’artiste, qui semble avoir mûri son interprétation d’une analyse profonde des oeuvres, cherche dans son jeu à restituer au plus près le message beethovénien. Son interprétation explore toutes les ressources de l’expression musicale. Dans les sonates de jeunesse, l’auditeur est frappé par la spontanéité et le naturel du phrasé, rendus par des tempi légèrement plus élevés que ceux qu’il a l’habitude d’entendre (le compositeur indique lui-même comme indications de tempi dans les autographes, des “allegro”, “allegro molto”, “presto”, “prestissimo”.) Hyun-Jung Lim en cherchant à respecter l’énonciation naturelle des phrases parvient à rendre le discours extrêmement vivant. La vivacité et parfois l’humour de certains motifs ou changements harmoniques dans les mouvements rapides côtoient des mouvements centraux que la pianiste rend avec une densité émotionnelle peu commune (sonate op. 10 N°3.) Ce qui fait la force de son interprétation est la recherche de l’expression la plus juste possible. Ainsi, dans la sonate op. 31 N°2 “la tempête”, la pianiste prend énormément de risques mais joue véritablement “la tempête” et le public ne peut qu’écouter avec une grande attention une telle interprétation, surtout lorsque ces prises de risques liées au tempo laissent le discours et la structure musicale parfaitement intelligibles. C’est avec la même intelligence qu’elle interprète les sonates de maturité et tardives.
Il reste toujours difficile d’écrire sur une interprétation musicale pour en rendre compte; cependant, pour qualifier la conception de Hyun-Jung Lim, il est possible de tenter une explication. La nouveauté de cette interprétation est principalement due à la conception rythmique des sonates. L’artiste elle-même dit vouloir “respecter le rythme naturel des phrases qui ne peut être que calqué sur la respiration humaine ou les battements de notre cœur”… ce qui, convenons-en nous éloigne de certaines interprétations aux tempi si lents qu’il n’est plus possible de garder même en mémoire les premières notes de la mélodie, tant le musicien l’étire dans le temps, ce qui est, à mon avis, la plus grave erreur d’interprétation. Si la musique est un langage, c’est tout d’abord un sens qui doit être restitué dans les phrases musicales.
Cette interprétation prend tout son sens dans la perspective des recherches effectuées dans le domaine de l’interprétation des symphonies de Beethoven. Les enregistrements réalisés par exemple récemment par Mikhaïl Pletnev, ou à partir des années 1970 par Carlos Kleiber, respectent exactement les tempi indiqués par le compositeur, qui sont en général plus élevés que ceux qu’une certaine tradition a contribué à rendre habituels. Il ressort principalement de ces enregistrements une énonciation très différente des phrases musicales : les modulations harmoniques s’intégrant comme autant de surprises, l’expression devient fortement contrastée tout en conservant la cohérence de l’ensemble de l’œuvre.
Dans les sonates pour piano, Beethoven n’a pas écrit d’indications de tempo, excepté pour la sonate opus 106, « Hammerklavier » : 1er mouvement : allegro molto, blanche = 138, 4ème mouvement : blanche = 144. Les pianistes ayant respecté ces indications se comptent sur les doigts d’une main : parmi les “anciens” l’extraordinaire Schnabel et le très oublié Solomon (qui mériterait d’être réécouté.) Depuis, l’interprétation de référence s’est établie sur des arguments étranges : ce tempo serait beaucoup trop rapide, la sonate deviendrait ainsi injouable ; Beethoven, déjà sourd ne savait pas ce qu’il faisait ou encore les métronomes à l’époque n’étaient pas les mêmes. De ces arguments, celui “d’injouable à ce tempo” est celui qui peut encore résister le mieux. Injouable certainement à une époque où ce n’est plus l’enregistrement qui recrée l’atmosphère des concerts mais souvent l’artiste en concert qui cherche à retrouver la perfection lisse et retouchée de l’enregistrement pour satisfaire une partie du public qui sait déjà avant le concert ce qu’elle veut entendre.
A Paris, Hyun-Jung Lim a scrupuleusement respecté les indications de Beethoven : le public a entendu une nouvelle sonate et salué avec enthousiasme la pianiste. C’est d’ailleurs inspirée par cette vitalité retrouvée dans la sonate « Hammerklavier » que Hyun-Jung Lim a ensuite exploré le cycle, en se retrouvant ainsi, sur les traces d’un autre grand beethovénien, Arthur Schnabel. Il ne reste qu’à espérer qu’une salle de concert parisienne propose à la jeune pianiste de rejouer cette intégrale dans un cadre moins confidentiel.

Paris. Eglise arménienne (3ème arrondissement). Du 24- au 30 août 2010. Ludwig
van Beethoven (1770-1827) : intégrale des sonates pour piano.
Hyun-Jung-Lim, piano.

Voir Hyun-Jung Lim sur Youtube:
http://www.youtube.com/watch?v=IzttpRoVnoc
http://www.youtube.com/watch?v=055zq2IyqRQ&translated=1

Compte rendu de concert mis en ligne par Adrien De Vries. Rédigé par Virginie Dejos, pianiste-doctorante à l’université Paris 4 – Sorbonne.

*Cassard, Philippe, Franz Schubert, éd. Actes Sud, Classica

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