Nouvelle édition Glenn Gould 2015. Entretien avec Michael Stegemann

glenn gould piano sony classical the sound of glenn gould prensentation critique classiquenews juin 2015Réédition Glenn Gould 2015 : grand entretien avec Michael Stegemann, spécialiste de Gould à l’occasion de la nouvelle édition éditée par Sony classical, ce  11 septembre 2015, soit un somptueux coffret de 81 galettes (78 cd audio + 3 cd d’entretiens du pianiste canadien sur son travail, la place de l’enregistrement et du disque, sa conception du geste musical). Michael Stegemann a participé à la nouvelle édition GOULD 2015 éditée chez Sony (la dernière édition il y a 5 ans s’est totalement écoulée : plus aucun titre n’est disponible, preuve que le phénomène Gould est bien vivace… Qu’en sera-t-il en 2015 ? Le “cas” Glenn Gould frappe immédiatement l’esprit par la radicalité de sa posture artistique (il faut lire précisément sur ce qu’il pensait des artistes et des journalistes en général) et aussi l’apparente contradiction de ses choix d’interprétation (s’adresser au plus grand nombre en refusant le concert public et s’enfermant à partir de 32 ans, dans les studios d’enregistrement). On pense ordinairement que toutes les bandes enregistrées par le pianiste canadien sont connues ou ont été toutes éditées. C’est en réalité bien peu connaître le fonds qui reste encore à explorer, défricher, classer et identifier, une tâche titanesque à laquelle Michael Stegemann se dédie corps et âme et qui pour cette nouvelle édition Gould 2015, porte ses fruits en dévoilant de nouveaux inédits de surcroît dans un son remastérisé. C’est une odyssée discographique qui commence donc en 1955 avec le premier enregistrement de Glenn Gould pour la Columbia… un jeu microphonique passionnant qui s’est joué souvent dans le studio mythique de 30ème Avenue à New York, où le pianiste jamais satisfait, toujours explorateur, enregistrait des prises et des prises de la même séquence de la même partition, puis analysait, comparait, choisissait au terme de discussions riches avec les ingénieurs qui l’accompagnaient dans sa quête de l’inatteignable… Le travail de Gould en studio récapitule aussi l’histoire de l’enregistrement audio et des techniques successives pour produire un son riche et naturel (en 1955, la prise fut mono – bien que certaines photos indiquent clairement la présence d’un 2ème micro, jusqu’en 1957, date de la stéréophonie, élément capitale pour l’essor des enregistrements discographiques… Rencontre entretien réalisé à Paris en juillet 2015.

 
 

Michael STEGEMANN

 
 

Depuis longtemps, Michael Stegemann fait partie des partisans et admirateurs de Glenn Gould pour sa personnalité artistique et l’héritage que nous continuons de découvrir aujourd’hui : une biographie (éditée en Allemagne), un vaste cycle d’émissions radiophoniques dédiées à l’œuvre complet de Gould (1987-1988) ont témoigné de sa passion pour le pianiste canadien ; pas une passion indéfectible et aveugle mais au contraire raisonnée et critique. L’édition 2015 est le fruit de recherches méticuleuses menées pendant 3 ans… C’est cette exigence sur le corpus Gould aujourd’hui accessible, qui a piloté la nouvelle édition Gould 2015 : pour Sony classical, le musicologue prolonge donc la dernière édition de 2012 (réalisée alors pour les 30 ans de la disparition du pianiste en 1982). Ce qui séduit le chercheur et producteur c’est la technique phénoménale de Gould, sa sonorité réfléchie, aboutissement d’heures et d’heures d’un labeur acharné de la part de l’instrumentiste et des ingénieurs de la Columbia d’alors ; son goût pour la technologie et bien sûr les possibilités de l’enregistrement dont il aura envisagé tous les enjeux, les limites, les perspectives multiples pour l’approfondissement et la clarification de l’interprétation. Quand il meurt à 50 ans seulement, Gould laisse un corpus de bandes dont on mesure actuellement l’ampleur par le nombre, la cohérence sous la profonde originalité artistique.

gould-glenn-collection-remastered-the-complete-columbia-album-colelction-coffret-582-classiquenews-CLIC-de-septembre

Lire les partitions laissées par Gould, découvrir ses annotations très précises sur l’effet recherché, sur l’emplacement des microphones envisage la vision du pianiste, son sens de la dramaturgie microphonique : en scénographe, Gould enregistre en ayant conscience de la spatialité de la prise : quand il joue et interprète, il pense aussi technique et enregistrement, c’est à dire auditeurs et microphones. La nouvelle édition Gould qui paraît en septembre 2015 prend en compte chaque indication précisée par le pianiste,de surcroît dans un son remastérisé qui dévoile plus loin encore la conception du Gould ingénieur acoustique, comme le fut aussi Karajan pour ses propres enregistrements et lui aussi passionné de technologie nouvelle. On imagine aisément Gould jouant, enregistrant, puis écoutant et réécoutant ses prises, les refaisant encore et toujours : pensée en quête d’un son idéal, mais aussi travail sur le son et l’architecture de la sonorité. (dans une clarté et un relief naturel inouï – vrai défi pour les ingénieurs aujourd’hui-, qu’a permis alors la préparation de son piano Steinway dont les marteaux frappaient plus près les cordes … Cruelle réalité, la chaise basse taillée pour lui et dont il ne pouvait se passait, grince ; l’artiste lui-même comme pris par sa propre approche et ses cheminements intérieurs, chantonne pendant les prises ; tout cela s’entend mais intelligemment aujourd’hui dans une définition sonore régénérée et critique que permet le traitement remastérisé. Sa conception des pièces pour piano de Sibelius révèle une véritable “orchestration microphonique” de l’enregistrement incluant pendant les séances, des micros placés à différents endroits, à des distances précises du piano. C’est d’ailleurs en interprétant précisément outre Bach, Sibelius donc, Scriabine et Krenek que se précise le goût de Gould pour l’expérimentation. Même les 6 premières Sonates de Haydn enregistrées en 1957 sont portées par ce sens du dépassement et de la liberté, qui réinvente l’interprétation et la manière d’aborder les partitions.

glen-gould-piano-sony-classical-33-ans-apres-sa-mort-edition-Glenn-GOULD-the-sound-of-glenn-gould-by-sony-classical-annonce-presentation-classiquenews-juin-2015En se posant la question de la réception de ses enregistrements, en se mettant à la place de l’auditeur, Gould a anticipé les nouvelles qualités de la musique enregistrée à l’ère digitale : en s’adressant à un nouveau public (plus vaste) qui n’a plus besoin d’aller au concert, Glenn Gould avait déjà conçu le principe de la musique dématérialisée, que l’on peut écouter, quand on veut, où on veut et dans le dispositif acoustique que l’on a choisi chez soi. Une révolution dans la pratique et la façon concrète de vivre la musique que le pianiste canadien a envisagé 30 ans avant l’ère numérique.

Cette conception très personnelle de la musique qui n’empêche pas de communiquer au plus grand nombre, grâce au vecteur de la technologie a correspondu à sa personnalité complexe et certainement handicapée par une forme d’autisme qui l’a conduit à devenir agoraphobe, à ne pas supporter le contact physique, à avoir une phobie des voyages. Cette hypersensibilité l’a évidemment beaucoup limité dans sa vie quotidienne, mais elle est le ferment d’une conception originale et visionnaire, d’une exceptionnelle invention sur le plan artistique.

Michael Stegemann connaît quasiment tout de l’oeuvre enregistrée de Gould. Parce qu’il s’agit d’un musicien perfectionniste, qui préparait méticuleusement chaque prise et chaque séance d’enregistrement, toutes ses bandes restent précieuses pour qui veut percer le secret de la fabrique Gould et aussi pour qui veut approfondir sa propre compréhension des partitions. Aujourd’hui, il subsiste un nombre incalculable de prises conservées, non utilisées à l’époque des enregistrements. En artiste libre mais exigent, Gould pouvait concevoir plusieurs interprétations toutes divergentes, mais toutes cohérentes… Si l’on connaît ses Variations Goldberg évidemment de 1957, il existe aussi une version de 1954 pour la Radio canadienne, et aussi deux autres enregistrements réalisés à Salzbourg et à Vancouver qui mériteraient d’être publiées de façon critique là aussi. Les connaître éclaireraient davantage sa fabuleuse liberté comme son respect absolu de Bach. Parmi les autres perles connues non publiées, le spécialiste cite aussi les mélodies de Mendelssohn enregistrées avec Leopold Simoneau : une rareté à éditer d’urgence. Sans omettre un célèbre enregistrement de l’opus 22 de Beethoven : mais là, on ignore où sont les bandes.

 

glenn-gould-remastered-coffret-sony-classical-complete-columbia--album-collection-582-594

 

Quintessence du geste et du son Gould. En passant en revue  tous les enregistrements connus de Gould, parmi ceux déjà édités et surtout ceux à paraître dans la nouvelle édition 2015, dans quelles œuvres Gould se révèle-t-il le plus ? Difficile question qui exigeant forcément une vision réductrice, ne déroute pas Michael Stegemann lequel précise les joyaux enfin édités remastérisés à connaître d’urgence :

 

 

1) Les Variations Goldberg de JS Bach de 1955, certes ultra connues mais qui sont un pilier central pour comprendre la démarche folle du painiste, le premier à oser jouer à deux mains, un cycle conçu pour le clavecin. L’enregsitrement demeure un record de vente absolu, devançant Louis Amstrong dans les années 1950.

2) La transcription de Liszt de la 6ème Symphonie de Beethoven : tout le génie expérimental et libre de Gould, sa faculté d’inventer tout en respectant le texte musical se dévoilent ici.

3) La marche turque de Mozart, jouée en respectant les indications métronomiques en particulier pour l’Allegretto que la plupart des pianistes adaptent selon leur goût et leur disposition technique au risque de dénaturer le caractère originel de l’oeuvre.

4) L’intermezzo de Brahms pour sa carrure magnétique et la beauté de la sonorité produite.

glenn_gould_remastered--complete-columbia-album-edition-GOULD-2015-SONY-CLASSICAL-582-

 

L’Edition Glenn Gould 2015 ” GLENN GOULD REMASTERED, The complete Columbia Album collection ” se présente sous la forme d’une boîte miraculeuse, soit un grand coffret de 78 cd + 3 cd d’entretiens de Gould sur son travail et la sur la musique. Le coffret célèbre les 60 ans de la signature du pianiste canadien chez Columbia masterworks. Le livret d’accompagnement et de présentation des 78 cd est un ouvrage imposant de 416 pages comprenant de superbes photographies de Glenn Gould. Attention : textes et articles présentant chaque programme des 81 cd sont uniquement en anglais. Seule l’introduction et un texte contextualisé (“Donner une vie nouvelle à l’art de Glenn Gould” par Andreas K. Meyer, producteur chargé de la remastérisation du fonds audio Glenn Gould) sont traduits… De toute évidence, par l’ampleur des répertoires choisis et donc présentés remastérisés, dans l’apport critique et commenté de ce legs gouldien, le coffret Sony comprenant l’intégrale Glenn Gould pour Columbia est déjà historique. Prochaine critique complète dans le mag cd dvd livres de classiquenews.com

 

 

Comments are closed.