Nancy. Opéra National de Lorraine, le 28 décembre 2012. Chabrier : L’Étoile (1877). Emmanuelle Bastet, mise en scène. Orch. Symphonique et Lyrique de Nancy. Jonathan Schiffman, direction

Fin d’année lyrique à Nancy : l’Opéra National de Lorraine reprend une production de l’Étoile (1877) opéra-bouffe en trois actes d’Emmanuel Chabrier, coproduction originale d’Angers Nantes Opéra et le Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg. Le livret signé Eugène Leterrier et Albert Vanloo raconte l’histoire d’un despote qui cherche parmi ses sujets celui qui se fera empaler pour une fête publique annuelle… réjouissante perspective. Mais un astrologue prévient le monarque qu’il mourra 24 heures après la victime… S’enchaînent donc péripéties et confusions amoureuses assez invraisemblables mais d’une grande et bonne humeur.


Musique rusée et raffinée

Dès l’ouverture pompeuse, les jolies mélodies qui rappellent Offenbach cativent immédiatement. Jonathan Schiffman dirige un Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy expressif et charmant, avec un très bon sens de la nuance. L’orchestre rit, soupire, murmure et crie toujours en parfait accord avec le drame se déroulant sur scène, toujours avec une légèreté rafraîchissante. Parfois avec un brio romantique, celui-ci ne se traduit jamais en épaisseur ni pesanteur, ce qui irait contre la brillante absurdité de la comédie.

Eric Huchet dans le rôle principal du Roi Ouf Ier est le protagoniste parfait de cette pierre semi-précieuse et lyrique d’une excitante étrangeté. S’il semble euphorique dans ses tout premiers dialogues parlés, le chanteur maîtrise la drôle cruauté du personnage ainsi que sa nerveuse naïveté; il finit par émouvoir avec un chant expressif et bellinien pendant son duo tragicomique avec Sirocco à l’acte III. Sirocco, l’astrologue du Roi, est interprété par Jean-Vincent Blot. Quel dommage que son personnage grotesque ait peu de musique ; il est certes un excellent comédien mais la beauté de son instrument velouté attire davantage : l’interprète excelle dans le contrepoint verdien du duo parodique du troisième acte avec une voix de basse profonde.

Le baryton Christophe Gay incarne Hérisson de Porc-Épic, ambassadeur d’un royaume voisin (ici plutôt un empire des grands magasins!). Il est toujours très amusant sur scène et pendant son quatuor au premier acte, Hérisson/Gay étonne la salle avec un aigu radieux d’une transparence et d’une légèreté impressionnante. Laoula, Princesse du dit royaume est interprétée par Norma Nahoum, agile et mignonne. Sa jolie voix aérienne à la fraîcheur indéniable correspond très bien à son personnage naïf. Celui d’Aloès, la femme de l’ambassadeur, crée un contraste tonique avec Laoula. La mezzo-soprano Amaya Dominguez chante le rôle avec beaucoup d’esprit. Sa voix et sa présence sur scène séduisent les sens avec un charme et une vivacité caractéristique. Ses couplets quelque peu immoraux à la fin du troisième acte sont la cerise enivrante d’un gâteau dont nous avons envie de nous régaler, sa voix a toujours une belle couleur et son attitude subtilement coquette, attire sans cesse.

Anaïk Morel incarne le rôle travesti de Lazuli, le chanceux malheureux qui est choisi par le Roi Ouf et qui tombe amoureux de la Princesse Laoula. La chanteuse a un contrôle total de sa voix et un sens aigu du théâtre. Malgré son évidente féminité, elle incarne son rôle avec l’exubérance d’un jeune homme capricieux. Il s’agît d’un personnage consistant qui totalise le plus de pages de la partition. Si elle est mouvante dans le chromatisme de sa romance de l’étoile au premier acte (modeste hommage à Mr. Wagner que Chabrier adorait) ; éclatante et virtuose à l’italienne dans ses couplets de l’éternuement au troisième (révérence à Mozart indiscutable), nous la préférons dans la douceur légère et le raffinement mélodique de ses couplets du mari au deuxième acte, qui ne sont pas sans rappeler les mélodies de Chabrier (notamment Les Cigales), et par conséquent un des moments les plus beaux et les plus originaux d’un opéra rempli d’hommages et de fines parodies.

Le Chœur de l’Opéra National de Lorraine dirigé par Merion Powell est splendide et flamboyant ; les interprètes sont vifs et amusants ; ils rehaussent l’entrain de l’œuvre avec un éclat particulier. Superbe performance du comédien Jean-Marc Bihour dans le rôle parlé de Mme. Bihour, directrice du magasin, créé spécialement pour cette mise en scène : elle augmente le comique et donne un fil conducteur innovateur au livret qui de ce fait est fortement actualisé.

Nous arrivons donc à l’aspect certainement le plus attirant de la production, le travail de la metteure en scène Emmanuelle Bastet et de ses collaborateurs. Elle transpose le royaume lointain et anonyme de Leterrier et Vanloo en un grand magasin à plusieurs étages (avec un ascenseur et musique jazzy inclus)… Sans faire de véritables critiques aux excès du capitalisme mordant des années 50, Emmanuelle Bastet arrive quand même à resserrer l’intrigue et à l’approcher de notre époque, le tout de façon très pertinente et si musicale, surtout hautement stylisé. Dans ce sens les décors et costumes de Duncan Hayler sont d’une noble simplicité, plutôt esthétiques, d’une harmonie formelle indéniable (même s’ils ne sont pas pour tous les goûts). Presque trop stylisé pour un livret absurde, l’effet vaudevillesque et kitsch est au final, saisissant et amusant. Laura Scozzi signe une chorégraphie folâtre et drolatique qui s’ajoute à l’étrange mélange de tendresse et de mordant d’une œuvre profondément légère et d’une inoubliable excentricité.

Emmanuel Chabrier (1841-1894) est un compositeur autodidacte ; l’Étoile représente son premier opéra abouti. Apprécié et défendu par Ravel, Hahn, D’Indy, Milhaud, Poulenc et même Debussy, l’opéra-bouffe ne connait pas un grand succès ni à sa création ni de nous jours. D’Indy le considérait comme un « petit chef-d’œuvre » et Reynaldo Hahn en faisant le plus grand éloge de l’opéra et du génie du compositeur, se pose au final la question cruciale: « tout cela pour une opérette!? ». Si Chabrier doit beaucoup au génie d’Offenbach pour l’Étoile, nous sommes heureux de discerner cependant sa propre voix, avec ses commentaires et ses références personnels. Petit bijou lyrique dans la veine comique, le chef d’oeuvre pose autant de difficultés au metteur en scène qu’il comble de plaisirs faciles les oreilles des spectateurs. Chabrier demeure un bel exemple (peut-être pas assez reconnu) de la musique française , fantasque et vaporeuse, divertissante et sérieuse, parfois délicate parfois forte, toujours charmante.

Saluons la reprise du spectacle par l’Opéra National de Lorraine, toujours dans un souci de (re)découverte (pensons à l’excellente création d’Artaserse de Vinci en novembre dernier!). Dernière date possible pour écouter ce joyau lyrique inclassable et attachant: le 3 janvier à 20h.

Nancy. Opéra National de Lorraine, le 28 décembre 2012. Emmanuel Chabrier : L’Étoile, opéra-bouffe en 3 actes (1877). Emmanuelle Bastet, metteur en scène. Orchestre Symphonique et Lyrique de Nancy. Jonathan Schiffman, direction

Illustration:© C2imagesCN

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