Mozart: Symphonies n°39,40, 41 (Herreweghe, 2012)1 cd Phi

Composée toutes les trois en 1788, les trois dernières Symphonies de Mozart marquent un sommet de son écriture symphonique, trois années avant sa mort prématurée. La 40ème en sol mineur fut même jouée de son vivant dès 1789 suscitant l’étonnement des nobles viennois financeurs de sa création dans le vaste hall de la Bibliothèque impériale (Prunksaal). Herreweghe sait éclairer chaque opus d’une vibrante élégance déjà romantique : tout le Mozart le plus intimiste et sombre s’y entend, quand sa carrure et ses équilibres (cordes / vents) annoncent directement Beethoven (finale de la 39). Du grand art. Suprêmement classique et comme solarisé, quand a contrario Koopmann également sur instruments anciens, préférait une vitalité plus acide, mordante, incisive… et pas moins juste. Le regard de Philippe Herrewghe se porte d’emblée vers le Mozart moderniste, dont alliages, orchestration et structure du matériau sonore ciblent son au-delà musical: Beethoven évidemment.
Pourtant, les climats paniques de la 40, d’une versatilité permanente saisit par son éloquente agilité, sa facilité des contrastes… L’exaltation panique, et sa couleur tragique (accents comme une fanfare tendue des bois surgissants dans le premier mouvement, Molto allegro) est très prenante ; allant, relief et définition des timbres individualisés séduisent. Le chef cultive déjà cette vitalité expressive des instruments qui annonce Beethoven… Tout dans son geste maîtrisé cisèle la superbe urgence finement caractérisée de ce premier mouvement, traversé par le sentiment.


le cœur de Mozart, classique et romantique

Dans l’Andante qui suit (le plus développé des mouvements de tout le cycle symphonique des 3 opus : plus de 13 mn !), le relief, mordant, la lisibilité et la clarté du geste travaillent cette ambivalence entre tendresse fervente et accents tragiques ; Rolls sur instruments anciens (avec Les Siècles aujourd’hui sous la baguette de François-Xavier Roth), l’Orchestre des Champs Elysées trépigne et illumine par la limpidité, la lumière millimétrée (et donc la fusion très homogène du son), soit ce classicisme viennnois d’un équilibre suprême et d’une intelligence des timbres difficilement égalables aujourd’hui. Plus caractérisé par les timbres et les nuances, le geste collectif surpasse tous les orchestres sur instruments modernes par cette fragilité qui s’inscrit dans les gènes de la démarche “historique” : une tension plus intime, des équilibres ténus qu’ignorent les instruments modernes plus adaptés à la puissance et à la rondeur fusionnelle du son. Le mouvement le plus développé de la Symphonie n°40 éblouit par sa carrure parfaite, sa motricité sans aucun défaut, une maîtrise toujours très … cérébrale. C’est l’accomplissement de ce programme et l’instant de l’enregistrement le plus étonnant.
Dans le finale en forme de panique à peine cachée, Le chef se joue de l’exaltation palpitante des cordes, rehaussée par les accents des cors qui sont un rappel insistant du destin cynique ; la course contre le temps, de nouveaux éclairs hautement Sturm und drang aboutissent, conception géniale, à une fin qui reste comme suspendue, comme l’expérience d’une douleur secrète jamais atténuée. De toutes les trois, voici assurément la plus romantique. Et la plus réussie… qui renoue comme au mystère essentiel de Mozart : son ambivalence.

Dans la Jupiter (n°41), à l’éclat retrouvé (celui des timbales et trompettes éclatantes) , le chef sait ciseler la construction très savante du dernier mouvement pour le moins astucieuse à partir des 5 mélodies combinables, d’abord exposées puis jouées simultanément en un tour virtuose (qui n’est pas une fugue mais bien un savante et conforme mouvement de sonate) dont Mozart a le secret… sans omettre des références pour ses admirateurs, citant par exemple l’air Un baccio di mano, aria comique récemment présenté à Vienne et exposé dans le I.
Le mouvement 2 (andante cantabile) d’une sensibilité romantique pleine et entière fait surgir ce sentiment de gravité qui avait cultivé dans la 40, cette panique intérieure irrépressible. Ici, l’orchestre sait nuancer et maîtriser dans d’admirables couleurs l’allant malgré tout d’un mouvement crépusculaires mais aussi éclatant (bois et flûtes, cors et hautbois d’une rare éloquence discrète).

L’allant général, l’heureuse et de plus en plus exaltante motricité (Jupiter)
, le souci des couleurs qui n’exclue pas la profondeur ni l’ivresse parfois panique d’une agitation passionnelle immaîtrisée (caractère Sturm und Drang de la 40) fondent assurément la maîtrise convaincante du présent album. Quand Philippe Herreweghe aborde les rives classico-romantiques d’un Mozart déjà prébeethovénien, il montre que sa verve instrumentale et son sens de l’équilibre en ont encore à apprendre aux ” jeunes ” qui sur le même sillon trouvent déjà leurs marques (Le Cercle de l’Harmonie, ou la toute jeune Symphonie des Lumières au même répertoire, tout autant admirateurs du classcisme viennois)… Bain solaire et aussi palpitant, la lecture ravive les accents d’un classicisme viennois à jamais parfait dans l’équilibre de ses tensions contraires. Le cœur mozartien revivifie la pudeur et l’élégance de Haydn et prépare au premier Beethoven. Voilà tout ce que nous apprend le chef fondateur de l’Orchestre des Champs Elysées, pionnier des orchestres sur instruments anciens, et depuis lors, modèle du dispositif interprétatif. Après ou simultanément à ses Mahler, Bruckner, Schumann, revenir à Mozart, au cycle de la trilogie symphonique, revient pour chef et instrumentistes, à réussir le retour à la source : tout est contenu chez Mozart l’unique, la fin du baroque, l’essor du classicisme et surtout, la première expérience du romantisme… Une totalité restructurante qui berce et enchante grâce au jeu de si vibrants ambassadeurs.

Mozart : dernières Symphonies. Symphonies n°39, 40 et 41 ” Jupiter “. Orchestre Philharmonique des Champs-Elysées. Philippe Herreweghe, direction. 1 cd Phi. Enregistré en avril 2012.

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