Mozart: Don Giovanni, Nézet-Séguin (2011) 3 cd Deutsche Grammophon

CD, critique. Mozart: Don Giovanni, Nézet-Séguin (2011) 3 cd Deutsche Grammophon. Entrée réussie pour le chef canadien Yannick Nézet-Séguin qui emporte haut la main les suffrages pour son premier défi chez Deutsche Grammophon: enregistrer Don Giovanni de Mozart.Après les mythiques Boehm, Furtwängler, et tant de chefs qui en ont fait un accomplissement longuement médité, l’opéra Don Giovanni version Nézet-Séguin regarderait plutôt du coté de son maître, très scrupuleusement étudié, observé, suivi, le défunt Carlo Maria Giulini: souffle, sincérité cosmique, vérité surtout restituant au giocoso de Mozart, sa sincérité première, son urgence théâtrale, en une liberté de tempi régénérés, libres et souvent pertinents, qui accusent le souffle universel des situations et des tempéraments mis en mouvement.Immédiatement ce qui saisit l’audition c’est la vitalité très fluide, le raffinement naturel du chant orchestral; un sens des climats et de la continuité dramatique qui impose des l’ouverture une imagination fertile… Les chanteurs sont naturellement portés par la sureté de la baguette, l’écoute fraternelle du chef, toujours en symbiose avec les voix.


Anna, Elvira: deux femmes troublées au bord du gouffre

Don-Giovanni.cd_.01A moins de 40 ans, Yannick Nezet-Séguin fait preuve d’une belle maturité; son intelligence, son hédonisme entrainant assure le liant général d’une distribution assez disparate mais néanmoins homogène ; si Rolando Villazon dérape et fait un Ottavio pâteux voire plébéien (pas très raccord avec son aimée Anna), les Leporello, Elvira et Anna justement, soit le trio des nobles, se distinguent très nettement: Luca Pisaroni est énergique et plein d’entrain; Joyce DiDonato, Elvira ardente et blessée (mais digne) est éloquente et d’une chaleur de timbre très convaincante: la justesse du style et du caractère sont très percutants: en elle s’écoule la prière sincère de l’amoureuse constamment trahie (“ Mi tradi quell’alma ingrata ” au II; plage 8 du cd 2), la mezzo exhale un pur parfum d’aristocratique contrôle … pour mieux cacher le trouble qui l’assaille peu à peu; tout aussi réfléchie, offrant un caractère exceptionnellement fouillé, jamais explicite, mais dévasté et si humain, Diana Damrau (Anna) s’impose aussi dans un rôle taillé pour elle: fervente, éruptive, en mère la morale, la soprano accorde comme le chef à chaque nuance du texte, une couleur et une attention articulée, d’une formidable intensité ; et les tempi du maestro semblent fouiller davantage le désarroi et les vertiges silencieux de ces deux âmes féminines au gouffre abyssal… Les deux caractères sont bien les plus bouleversants de l’opéra: victimes d’un Don Giovanni parfaitement barbare. Au final: les deux femmes princières, Anna et Elvira, sont magistralement incarnées: palpitantes jusqu’au bout des ongles, voici le portrait de deux âmes contraintes par les convenances mais dont le feu intérieur les pousse à exprimer la force du désir qui les aimante à l’infâme licencieux: elles sont bel et bien troublées par Don Giovanni. Le récit de son ” viol” par Anna à Ottavio si lâche, par exemple, est remarquable de pauses insinuantes, de finesse, de subtilité partagée autant par le chant de Diana Damrau que par l’orchestre superbe de suspension allusive… (cd1: plages 18 : récitatif plein de fine progression expressive et d’accents millimétrés par une super diva, diseuse et actrice de premier plan, puis 19: “Or sai chi l’onore”…). Hélas, la Zerlina de Mojca Erdmann, prometteuse mozartienne sur
le papier (et dans un précédent cd Mozart également chez Deutsche
Grammophon), papillone sans être particulièrement concernée par la
situation (son Laci darem la mano manque de finesse inquiète, de désir conquérant… même distance comme insouciante de son Batti, batti, o bel Masetto à la fin du I).

Reste le Don Giovanni d’Ildebrando D’Arcangelo: l’engagement est constant, le cynisme et la froideur bien présents mais on aimerait davantage de naturel et de simplicité pour un chant finalement carré et monolithique, plutôt lisse (qu’on est loin de l’arête carnassière d’un Bryn Terfel, autrement plus passionnant.
Revenons à l’orchestre: tout passe par ce fini et cette intelligence des climats: les ralentis si finement exprimés dans l’ouverture et par éclairs dans récitatifs et airs: tout cela nourrit la faille du trouble et du mystère dans une partition si juste sur le plan psychologique; la présence du pianoforte, le chant si suave des cordes et des clarinettes (entre autres) sont littéralement délectables. Du grand art et ici, le triomphe absolu du chef, capable d’obtenir quasiment tout de ses instrumentistes ! Coloriste, alchimiste, atmosphériste, Yannick Nézet-Séguin s’affirme magnifiquement et honore le prestige de la marque jaune.
Ce premier essai désormais convaincant en appelle d’autres. Ce seront pas moins de 7 opéras au total que nous promet le chef si imaginatif et réfléchi: après Don Giovanni, c’est probablement Cosi puis Idomeneo, les Noces sans omettre la Clémence de Titus qui seront de la même manière donnés en concert non scénique, chaque été, à Baden Baden, enregistrés sur place et dans la foulée, publiés par Deutsche Grammophon: cycle mozatien à suivre donc.

Mozart: Don Giovanni. Ildebrando D’Arcangelo, Luca Pisaroni, Diana Damrau, Joyce DiDonato, Rolando Villazón, Mojca Erdmann. Mahler Chamber Orchestra. Yannick Nézet-Séguin, direction. 0289 477 9878 1 3 cd Deutsche Grammophon DDD GH3. Enregistré à Baden Baden en juillet 2007.