MARSEILLE : MOZART et le Don Juan noir (Chevalier de St-Georges)

Saint-georges chevalier de saint georges mozart negre portrait conert critique operaMARSEILLE, Th Nono. Le 17 février 2018. Saint-Georges / Mozart et le Don Juan noir. Notre rédacteur Benito Pelegrin assistait le 2 décembre dernier au spectacle que présente ce 17 février 2018 à 20h30 : MOZART et le DON JUAN NOIR, superbe évocation de la figure du compositeur mûlatre, (et non pas nÚgre) : le Chevalier de Saint-Georges. Il y a dans Marseille des lieux, non certes pas secrets, mais connus de quelques fidÚles, on dirait des initiés, pour y célébrer le culte de spectacles musicaux hors des sentiers battus.
Ainsi, Leda Atomica, nom tirĂ© d’une toile de DalĂ­ que prit un des plus vieux groupes rock de la ville dont on n’a pas oubliĂ© les surrĂ©alistes spectacles de rue. Co-fondĂ© dans les annĂ©es 80 par Phil Spectrum, rĂ©cemment disparu, et Marie DĂ©mon il s’érigea en collectif, crĂ©ant le label LAM (Leda Atomica Musique) ouvert Ă  toutes les musiques. Depuis 2001, dans le foisonnant quartier de la Plaine, c’est un cryptique lieu : une salle moyenne, reliĂ©e par un bref couloir en coude, oĂč s’accoude le comptoir d’un petit bar donnant dans l’angle d’un recoin intime d’une toute petite scĂšne devant quelques chaises et un canapĂ©. Studio d’enregistrement, lieu de crĂ©ation, de rĂ©crĂ©ation et de travail pour des musiciens soucieux de partager leurs expĂ©riences, structure productrice de spectacles vivants, dispensant leur savoir dans des stages et ateliers ouverts aux amateurs : chant, thĂ©Ăątre bilingue, danse orientale ou de thĂ©Ăątre pour enfants. Tous les premiers mercredis du mois, LAM organise un repas gastronomique ouvert Ă  tous ses adhĂ©rents : au sens Ă©tymologique, cĂšne et scĂšne, une vraie communion pour initiĂ©s.

 

 

 

 

SALON D’AUTREFOIS À LA MODE D’AUJOURD’HUI
AMADEUS ET LE DON JUAN NOIR
Leda Atomica, 2 décembre 2017
Théùtre Nono, 17 février 2018 

 

 

Alain-Aubin-Negre MOZART et le don juan noir-3C’est dans ce cadre, Ă©voquant les salons d’autrefois, qu’Alain Aubin, contretĂ©nor, donnait un concert lecture avec Jean-Paul Serra, Ăąme de l’ensemble Baroque graffiti, organiste, claveciniste et, ici, pianofortiste : piano et forte, littĂ©ralement, par le ton confidentiel et amical, et fort parce que soutenu par la recherche musicale, musicologique, dans les bibliothĂšques, pour exhumer, copier et rĂ©aliser, notamment, des piĂšces plus que rares de l’illustre inconnu Joseph Bologne de Saint-Georges, le noir dĂ©tonant Ă  Versailles, le plus fameux que connu NĂšgre des LumiĂšres, confrontĂ© Ă  son ingrat contemporain Mozart.

 

 

OMBRE ET LUMIÈRES
Alain Aubin est une figure que je dirais incontournable de la scĂšne musicale marseillaise, terme trop galvaudĂ© qui m’horripile, si justement il ne me permettait de souligner qu’on en peut difficilement faire le tour, le cerner, tant il y a de tours et de contours dans sa riche carriĂšre au dĂ©part d’hautboĂŻste venu au chant, chef charismatique d’une chorale populaire et compositeur, militant inlassablement, depuis qu’il s’est fixĂ© dans notre ville, pour la musique dans la citĂ©.
Sa remarquable carriĂšre de soliste contre-tĂ©nor l’a promenĂ© en Europe, interprĂ©tant de la musique baroque Ă  la musique contemporaine : on rappellera, en 1998, Les Trois SƓurs, opĂ©ra d’aprĂšs Anton Tchekhov, musique de Peter Eötvös, crĂ©ation Ă  Lyon et enregistrement sous la direction de Kent Nagano, sans oublier ni ses crĂ©ations contemporaines avec Raoul Lay et l’Ensemble TĂ©lĂ©maque. Sans se poser, se reposer, il s’st exposĂ© librement Ă  tous les genres de musiques, de Falla Ă  Mahler, en passant par les mĂ©lodies latino-amĂ©ricaines.

Dans ce lieu intime, dans une simplicitĂ© communicative avec les spectateurs amicaux, avec la complicitĂ© doucement souriante et concertante de Jean-Paul Serra de Baroques graffiti, soucieux Ă©galement de croiser les genres et les styles, il se livre Ă  un jeu de miroirs musicaux et Ă©pistolaires entre Mozart et le pas assez cĂ©lĂšbre aujourd’hui pour ce qu’il fut et fit Joseph de Bologne Chevalier de Saint-Georges (1739-1799), violoniste, chef d’orchestre, compositeur, formé  par Jean-Marie Leclair et Gossec, homme de cour et cĂ©lĂšbre duelliste. Mais noir.

 
mozart-vignette-carre-depeche-mozart-2016Mozart a vingt-deux ans et Saint-Georges trente-neuf en cette annĂ©e de 1778 Ă  Paris en ce SiĂšcle des LumiĂšres, plus tĂ©nĂ©breux que ce qu’on croit. Wolfgang, est accompagnĂ© de sa mĂšre qui mourra sur place, et bien Ă©mouvante est ses deux lettres Ă  son pĂšre et Ă  sa sƓur par lesquelles il annonce d’abord, pour les prĂ©parer, sa maladie (elle est morte), puis sa mort une semaine aprĂšs. Grande dĂ©licatesse envers sa famille, dont il n’y a pas trace par rapport Ă  Saint-Georges qui a pourtant programmĂ© et dirigĂ© une de ses symphonies au  prestigieux Concert des Amateurs qu’il dirige : il n’en dit mot dans ses lettres, l’exĂ©cution n’ayant pas grĂące Ă  ses yeux.
Mozart n’est plus le jeune prodige accueilli autrefois par la frivole aristocratie française, comme un petit singe savant exhibĂ© en famille dans les salons parisiens et mĂȘme Ă  la Cour. Conscient de son gĂ©nie, de la supĂ©rioritĂ©, indubitable aujourd’hui, de sa musique sur toute celle de son temps, il s’impatiente, piaffe, vitupĂšre en ses lettres contre la mĂ©diocritĂ© musicale ambiante, contre les manques du chant français (« il urlo francese », ‘le hurlement français’, disaient les Italiens et Rousseau) et, ici, son amour-propre est  sĂ»rement blessĂ© des succĂšs de ce Chevalier Saint-Georges, compositeur Ă  la mode, « le Voltaire de la musique », bretteur cĂ©lĂšbre dans toute l’Europe (il eut un fameux combat d’escrime Ă  Londres avec le (ou la) Chevalier d’Éon), maniant l’épĂ©e aussi bien que le violon, beau, sĂ©ducteur, disputĂ© par les femmes, mais « nĂšgre »  Enfin, mulĂątre. Fils, en effet, d’une esclave raflĂ©e au SĂ©nĂ©gal et d’un planteur noble de la Guadeloupe qui l’épousera (grandeur du SiĂšcle des LumiĂšres) qui donnera Ă  son fils l’éducation la plus raffinĂ©e pour un aristocrate, dĂšs dix ans Ă  Paris. Mais malgrĂ© tous ses succĂšs de chef d’orchestre Ă  la tĂȘte de phalanges prestigieuses comme le Concert spirituel et de compositeur, mĂȘme la non-conformiste Marie-Antoinette, dont il est maĂźtre de musique, ne parviendra pas Ă  l’imposer Ă  la tĂȘte de l’AcadĂ©mie royale de musique, justement Ă  cause de sa tĂȘte (face noire du mĂȘme SiĂšcle, qui abolira puis restaurera l’esclavage
), Ă©vincĂ© par une cabale de divas intĂ©ressĂ©es.

Donc, passant de jardin Ă  cour, d’un petit bureau Ă  un autre, le pianoforte au milieu, de l’espace Mozart Ă  celui de Saint-Georges, Aubin va croiser les lettres vĂ©ridiques de Wolfgang Ă  son pĂšre LĂ©opold et celles qu’il imagine joliment (il nous le rĂ©vĂšlera Ă  la fin) de Saint-Georges au sien, succĂšs et chagrins aux diverses raisons des deux musiciens, alternant avec des airs vocaux de l’un et l’autre des deux compositeurs. C’est la mĂȘme voix parlĂ©e qu’il prĂȘte aux deux compositeurs, avec la chaleur de son accent d’ici alors que tant de gens d’ici prennent l’accent d’ailleurs. Vocalement, entre lieder allemands de Mozart et romances de Saint-Georges, Alain en use avec une dĂ©sinvolte libertĂ©, peu orthodoxe, mais variant les couleurs avec les affects, transcendant, par un charisme bon enfant, les difficultĂ©s techniques et stylistiques qu’il n’hĂ©site pas Ă  bousculer.

 

mozart_portraitOn ne reviendra pas sur la beautĂ© des lieder bien connus de Mozart, la couleur prĂ©romantique de Abendempfindung entre crĂ©puscule fondant et douceur lunaire. La rĂ©vĂ©lation, ce sont les romances de Saint-Georges, dans le goĂ»t du temps, plus simples, des bergerettes souvent, mais toutefois trĂšs belles et le musicien Aubin en a restituĂ© parfois des accompagnements hĂątifs que Serra dĂ©taille avec une virtuositĂ© toute dĂ©licate. AprĂšs une touchante berceuse populaire antillaise, puis avec une autre de Saint-Georges, modulante, sur des paroles qu’on croirait d’une mĂšre esclave, Dors mon enfant, tes cris me dĂ©chirent le cƓur/ Ta pauvre mĂšre a bien assez de sa douleur
 Aubin, Ă©mu, nous bouleverse. Un extrait de l’opĂ©ra perdu, L’Ernestine, au livret de rien moins que de Choderlos de Laclos, l’auteur des sulfureuses Liaisons dangereuses, déçoit par le texte convenu mais ruisselle de ruisseaux harmoniques fort gracieux sous les doigts de Serra qui nous rĂ©gale, simple et magistral, en plus ce cet attentif accompagnement complice et inventif, de deux sonates de Haydn, dont l’adagio de celle en si majeur qui annonce Schubert, avec ce pianoforte aux franches couleurs dorĂ©es dans les forte et mordorĂ©es dans les piani, toute la dĂ©licatesse du pianoforte Ă  genouillĂšres. L’Amant discret, dont on attend un « amour accompagnĂ© de mystĂšre » est un air au thĂšme plaisant de cette Ă©poque libertine qui, en fait, prĂ©fĂšre l’éclat et le scandale : mais, alors qu’on parle aujourd’hui des insupportables harcĂšlement de puissants sur des femmes, peut-on imaginer ceux que dut subir le trĂšs beau Saint-Georges, de femmes se le disputant, mais dans le noir secret d’alcĂŽves discrĂštes, amant prisĂ© la nuit, mĂ©prisĂ© le jour jamais avoué : nĂšgre, sans espoir jamais de mariage avec ces mĂȘmes audacieuses de l’ombre.

 
 
SAINT GEORGES mozart noir par classiquenews The_Chevalier_de_St-GeorgeDans les lettres apocryphes Ă  son pĂšre, si noblement au-dessus des prĂ©jugĂ©s au point d’épouser une esclave, c’est justement qu’Aubin lui prĂȘte des plaintes dignes mais amĂšres. CĂŽtĂ© Mozart, silence absolu sur le « nĂšgre », bien que maçon comme lui le sera, dĂ©jĂ  un Monostatos inquiĂ©tant sans doute ?
On ne s’étonnera pas que Saint-Georges passe avec enthousiasme aux idĂ©aux rĂ©volutionnaires, crĂ©ant mĂȘme Ă  ses frais, en 1792, la LĂ©gion franche des AmĂ©ricains du Midi, des hommes de couleur, pour dĂ©fendre la jeune RĂ©publique. Il aura sous ses ordres Alexandre Dumas, futur gĂ©nĂ©ral, pĂšre du romancier
 qui Ă©crira un livre sur lui. Rappelons, Ă  la suite de ces grands mulĂątres, Pouchkine, fondateur de la littĂ©rature russe. Et rendons justice à Alain GuĂ©dé : chroniqueur au Canard EnchaĂźné et musicologue, il s’est vouĂ© Ă  rendre Ă  Saint-Georges et Ă  sa musique sa place. Non seulement il en Ă©crivit sa biographie, Monsieur de Saint-Georges, le NĂšgre des LumiĂšres (Actes Sud, 2000), mais le livret d’un opĂ©ra en deux actes sur sa vie, avec ses musiques, au mĂȘme titre, crĂ©Ă© Ă  Avignon en octobre 2005, dont j’avais rendu compte.

 

 

 

——————–

 
 

SALON D’AUTREFOIS À LA MODE D’AUJOURD’HUI
AMADEUS ET LE DON JUAN NOIR
Leda Atomica, le 2 décembre 2017.

MARSEILLE,
Théùtre Nono, 17 février 2018, 20h30
RESERVEZ
http://www.theatre-nono.com/index.php?option=com_content&view=article&id=237&Itemid=641

Concert lecture avec
Alain Aubin, contreténor et récitant
Jean-Paul Serra, pianoforte
Pascal DelalĂ©e, violon / ‹‹Ensemble Baroques-Graffiti
(recherches musicales effectuées par Jean-Paul Serra)

Théùtre Nono
35 traverse de Carthage
13008 Marseille
France

TARIF 18€ (tarif rĂ©duit 15€)
Infos et résas : 04 91 75 64 59 / reservation@theatre-nono.com

Comments are closed.