Marcel Proust et la musique. Sources de la “Sonate de Vinteuil”

Proust et la musique. Reynaldo Hahn aimait souligner avec quelle vibration Marcel Proust “vivait” la musique de son temps. L’écrivain fut aussi à l’écoute des compositeurs anciens. Le génie littéraire dans son cas, mâche et remâche, digère et assimile par le filtre de son intention artistique et par l’hypersensibilité de son goût, les diverses sources qu’il a su comprendre intimement. D’où vient la fameuse Sonate de Vinteuil? L’idée juste est d’en faire la célébration synthétique d’une culture musicale qui opère un mouvement large et particulier à la fois. Proust agit comme un collectionneur, et aussi un savant bricoleur. Tel un entomologiste, l’auditeur distingue une phrase musicale comme le scientifique dissèque un élément de son étude. La citation devient l’emblème d’une sensation affleurante, de plus en plus précise. La Sonate ainsi “recomposée” dans son oeuvre d’écrivain recrée à l’infini le mystère et la fascination de la musique qu’éprouva le mélomane averti et exigent qu’il fut. “Sonate” ou “Septuor”, Vinteuil dans La Recherche, concentre un idéal esthétique, qui résonne par la musique, mais active aussi les forces de la mémoire, forçant les êtres à reprendre conscience d’une part d’eux-mêmes, part immergée mais pourtant essentielle de leur identité dormante…

Wagner ou Saint-Saëns?

Dès Les Plaisirs et les jours, le jeune auteur cite la musique comme le véhicule de l’activité psychologique. Comme Bergotte capable d’isoler le petit pan de mur jaune dans la Vue de Delft de Vermeer, Proust se concentre sur un thème, une phrase musicale, ici, un extrait du monologue de Hans Sachs au II ème acte des Maîtres Chanteurs de Nuremberg de Richard Wagner, pour rehausser l’expression de la pensée de son héroïne, Madame de Breyves. Celle-ci, en écoutant la petite phrase, revit un épisode sensitif aigu où la citation wagnérienne s’identifie à Monsieur de Laléande. L’anneau musical resserre son influence dans l’esprit de la jeune femme et suscite un jaillissement presque incontrôlé de la mémoire. Ainsi une personne vue, ressuscite. Le passé, devient présent. Ailleurs, Jean Santeuil, sent de la même façon, surgir les larmes quand à l’écoute de la Sonate de Saint-Saëns, il pense à celle qu’il aima tant et qui lui jouait la partition sans compter, comme l’hymne de leur amour.
Cette Sonate (pour violon et piano en ré mineur opus 75 de Camille Saint-Saëns, de 1885) devait être l’emblème de la Sonate de Vinteuil, son thème central, l’indice que la mémoire involontaire réalise son activité irrépressible. Ainsi dans la partition littéraire, le point le plus aigu de l’action psychologique est souvent exprimé par la citation de la musique.
Comme Balzac, dans Zambellina, l’une de ses trois nouvelles “musicales”, où l’auteur rend un hommage appuyé à Niccolo Jommelli, champion de l’opéra baroque, à une époque où les chefs baroqueux n’avaient pas encore opéré leur percée révolutionnaire, Proust innerve son texte de composants musicaux essentiels, tels des phares ou des points de repère dans le flot de l’écriture, tels la formule clé de l’aria, dans la continuité de la prose-récitatif. L’écrivain cite Saint-Saëns avec d’autant plus d’aisance et de sensibilité qu’il connaît parfaitement sa musique. Il aime sa Troisième Symphonie avec orgue, la plus belle dans le genre, depuis Beethoven… Il a écouté le prodige du piano, en particulier dans les Concertos de Mozart. Il loue en particulier sa ” pureté” et sa “transparence”.
Proust sous l’influence de Reynaldo Hahn, son ami intime, semble préférer Saint-Saëns à Wagner. Le compositeur français incarne alors la manière proprement hexagonale la plus élaborée, digne équivalente du massif de Bayreuth. Lorsque Charlus se met au piano lors d’une soirée Verdurin, il arbore les qualités de jeu que Proust avait remarqué chez Saint-Saëns. Pourtant, il écrira plus tard, avoir pris un certain recul bénéfique par rapport à la musique de chambre de Saint-Saëns, un compositeur qu’il taxe de “médiocrité”.

En fin connaisseur des filiations et des hommages entre artistes, Proust qui savait l’admiration du jeune Fauré pour son aîné Saint-Saëns, fait glisser l’amour de Swann, dans “Un amour de Swann”, de la Sonate en ré mineur de Saint-Saëns vers la Ballade de Fauré. L’écrivain décrit l’impact de la ligne du violon sur la “mauve agitation” du piano avec d’autant plus de pertinence et de fine subtilité, que cette ligne vocale se retrouve d’un compositeur à l’autre, que Fauré, surtout, dédia sa Ballade à son maître tant estimé.

Vinteuil, rébus musical, citation générique

Au final, le terme Vinteuil renvoie à la culture musicale de Proust au moment où il puise dans son réservoir personnel de motifs et de thèmes musicaux. A chaque épisode où l’un de ses personnages éprouve l’expérience de la musique émotionnelle, celle qui sans que l’on s’y prépare, suscite un éclair dans la pensée, produit le surgissement d’un souvenir enfoui, d’autant plus immédiatement vivace qu’il était jusqu’alors éteint et oublié, Proust cite Vinteuil et sa petite phrase énigmatique et active. Encore à l’évocation du concert du pianiste lors des soirées Verdurin, l’écrivain fait paraître selon son habitude, l’éclat d’une formule musicale isolée dont l’impact réalise cette résurrection du passé. Comme si la musique favorisait ce qui tient d’une aventure passionnante, l’activité de la psyché, les plis et rebonds de la conscience sollicitée, le flux et le reflux de la mémoire. Ainsi s’inscrivent le prélude de Lohengrin de Wagner ou surtout, bien encore le souvenir fragmentaire d’une phrase de Schubert qui pourrait être l’Impromptu en sol bémol majeur D 899. Prise isolément, la petite phrase devient l’élément premier du processus de remémorisation, certains diront d’un fétichisme sentimental, terme de notre point de vue, un peu réducteur.

De Saint-Saëns à Beethoven, de Fauré à Franck

De Saint-Saëns et Fauré à Wagner et Schubert, puis Beethoven, l’exigence de l’écrivain mélomane évolue. Terme nous l’avons vu générique, Vinteuil cite de nouveaux maîtres admirés, de nouvelles pages musicales tendrement aimées. Le cycle lié à Albertine puis les derniers épisodes d’A la recherche du temps perdu, imposent l’ombre persistante des derniers Quatuors de Beethoven ( en particulier la troublante rêverie du Quatuor n°12 opus 127), mais aussi Carnaval de Schumann qui cite encore la figure de l’enfant endormi.
Mais fidèle à sa passion de jeunesse, Proust revient à Fauré. Cantique de Jean Racine, surtout Quatuor en ut mineur opus 15 (qu’il fait jouer dans son appartement parisien), nourrissent l’inspiration du poète, soucieux de toujours renouveler les références contenues dans la citation de Vinteuil.
Pourtant, César Franck laissera une impression durable dans l’imaginaire romanesque de l’écrivain. Le Quatuor en ré majeur de 1889 enrichit à son tour la citation du “septuor” de Vinteuil. Au terme de notre enquête, il faudrait donc parler, au regard de la multiplicité des sources musicales, de musiques de Vinteuil.

Prima la musica dopo le parole

Proust aurait pu répondre à l’obsédante question de la Comtesse Madeleine dans Capriccio de Strauss. Paroles ou musique? Chant des instruments, ou précisément, voix des cordes et du piano, aurait-il pu trancher! A travers l’évocation plurielle de la Sonate ou du Septuor de Vinteuil, l’écrivain abandonne les divagations exclusives de la voix, trop attachées à la dilution de la conversation. Il lui préfère, nous l’avons vu, les pages purement orchestrales des opéras de Wagner, isolant à titre personnel, dans le Pelléas de Debussy qu’il admira immédiatement après sa création parisienne en 1902, les pages purement instrumentales. L’alliance violon/piano étant de son point de vue, d’un souverain accomplissement. Au sommet de son panthéon musical, règne donc la musique de chambre. Et la petite phrase de Vinteuil accomplit sa morsure sur le mode adagio ou andante: mouvement lent, suspendu, tendre, comme une berceuse. Dans l’une de ses lettres dernières, Marcel évoque le finale du Quatuor n°15 de Beethoven dont il se sent tellement proche de la “si puissante tendresse humaine”.
Au final, le thème de la Sonate de Vinteuil interroge dans la prose musicale de Proust, l’effet de la musique dans le processus de conscience et de remémoration de chaque personnage de La Recherche. Temps perdu? Temps retrouvé grâce à la puissante magie révélatrice de la muse instrumentale. A chaque invocation de cette manne involontaire autant qu’inestimable, le narrateur ou les personnages renaissent à leur identité profonde dont ils avaient perdu la perception. De sorte que même si Proust disait qu’il “n’est de seule vie pleinement vécue, que la littérature”, cette expérience capitale n’aurait pu se réaliser sans le prisme révélateur de la musique.

 

 

Illustrations :

Jacques-Emile Blanche, Marcel Proust (DR)
Ferdinand Khnopff, en écoutant Schumann (DR)
Adolph von Menzel, Joseph Joachim et Clara Schumann en concert (DR)

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