Lyon, Biennale de Musiques en Scène. 5>29 mars 2014

Biennale_musiques_en_scene_2014_LYONLyon, Biennale de Musiques en Scène. 5>29 mars 2014. Dans le Nuage, Heiner Goebbels. Une Biennale de Musique Contemporaine à Lyon ? Oui, et depuis 1992, 1400 programmes dans ce cadre de « tous les deux ans »… Pour 2014, un centrage thématique autour du nuage sonore/informatique, et un enthousiaste portrait de Heiner Goebbels (né en 1952). Vous avez dit que la Métropole des Gaules sait surtout être «  dans les nuages » ? Mais non, cher Tryphon ! : « dans le nuage » !

Merveilleuses constructions de l’impalpable
Les nuages, comment les préférez-vous ? « Mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, merveilleuses constructions de l’impalpable », par Baudelaire donc ? En forme de belette, de chameau ou de baleine, tels que les voit le grotesque Polonius au ciel d’Hamlet ? En strates presque solides comme à l’horizon de Mantegna ? En masse sombre zébrée d’un énigmatique éclair dans La Tempête de Giorgione ? Devenus sujets du tableau chez Constable ou Delacroix ? Effilochés en dévoilement du brouillard dans les montagnes de Friedrich ? Support et surface du mental chez Benrath ?… Bref, il suffit de lever les yeux au ciel, mais aussi de projeter les oreilles dans l’espace. Pour le plaisir de la culture ? Certes. Mais aussi, et plus précisément si à Lyon en ce joli mars, on veut rester à la hauteur des enjeux de musique contemporaine qui se réalisent tous les deux (Biennale, donc, années paires) dans un Festival initié par le GRAME et qui a gardé son titre de Musiques en Scène. Et beaucoup de lieux et d’institutions lyonnais participent et accueillent…

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Nuages and clouds
Donc Nuage(s), alias en anglais Cloud(s) : on aime bien les Festivals qui se choisissent une thématique et s’y tiennent dans la réalisation du projet comme dans les environnements, échos, harmoniques…En somme, quand il ne s’agit pas d’une simple redistribution de concerts, si séduisants soient-ils, dans un calendrier, mais d’une réflexion artistique d’ordre général. C’est pour cela qu’au GRAME, à côté du co-fondateur et vétéran de l’écriture James Giroudon, resté Directeur Général, siège à la direction et pour la Biennale un « Délégué Artistique », musicologue très au fait des problématiques contemporaines, Damien Pousset. C’est à lui qu’on doit un éditorial faisant le lien entre le thème du nuage – « dimension spirituelle et symbolique dans l’art d’Extrême-Orient ou en Occident »  – et notre intention d’habitants du XXIe de « faire supporter à un mouvement de particules d’eau légères et radieuses le trait distinctif de notre époque, via l’informatique et les réseaux sociaux  : véritable peau médiatique qui nous immunise autant qu’elle nous circonscrit, la nébuleuse – électronique au demeurant, épouse intimement chaque facette de notre vie. Le cloud s’écoule. Il se répand sur nos écrans, embrume nos mobiles… Se profilent désormais les volutes nouvelles d’une socialité exubérante et polymorphe dont l’artiste livre à sa façon les premiers contours et dont notre Festival se voudra le réceptacle. »

La fanfare soi-disant d’extrême-gauche
Ainsi est introduit dans le jeu un artiste allemand devenu l’un des enfants chéris de la musique contemporaine, Heiner Goebbels (né en 1952), connu d’abord pour son utilisation du « hörspiele » (pièce d’écoute »), issu de la radio, et pour sa fondation fort « alternative » d’une « fanfare soi-disant d’extrême-gauche », puis d’un groupe de rock expérimental… Dans son évolution, on peut évoquer de façon très générale une forme ironique et provocatrice de théâtre musical. Son vaste « mixage » de textes – choisis dans un immense espace chronologique, entre Homère, et son auteur préféré, le dramaturge allemand Heiner Müller – peut faire songer au principe des collages, mais le compositeur récuse avec  «  irritation » le terme et la notion. « Extraordinaire assembleur de mondes et bâtisseur de fugitifs kaléidoscopes aussi sensibles qu’idéels, H.Goebbels – commente Damien Pousset – joue de l’actualité et de l’intemporalité. Il y a la musique, mais rarement sans le texte ou l’image fulgurante, une alchimie sonore, textuelle et visuelle… »

Un wanderer en compagnie d’Adalbert
Le critique Franck Langlois parle à son sujet d’une « disciplinarité assumée jusqu’à une incandescence aussi accomplie », évoquant le combat –« sur le versant plus musical , de Georges Aperghis. En creusant, F.Langlois nous fait rencontrer un « Wanderer schubertien et wagnérien, mais il n’y a rien à comprendre, ni narration ni chemin à suivre : libre à chacun d’en être désespéré mais cette lucidité vaut tellement mieux que l’ersatz d’expression dont, notamment, l’opéra est le si friand dispensateur ». Son « Stifters Dinge » (Les choses de Stifter) « parle » éloquemment de cette présence absente qu’est souvent l’art de H.Goebbels : « œuvre pour piano sans pianiste mais avec cinq pianos, pièce de théâtre sans acteur, performance sans performer, non one-man-show … Les personnages principaux sont ici la lumière, les images, les bruits, les sons, les voix, du vent et du brouillard, de l’eau et de la glace. » La « fantastique machinerie onirique » renvoie au « petit romantique » trop méconnu du XIXe, Adalbert Stifter, chantre de la vieille culture autrichienne, et à l’origine peintre, devenu écrivain « parce qu’il se sentait impuissant à fixer sur la toile les vapeurs inimitables et l’inégalable couleur de la nature. Le roman, Witiko, semble au sommet de cette œuvre où la description du paysage est immense, avec un mélange de maniérisme, d’impressionnisme et de stylisation du réel « ( Henri Plard).

Le grand (sourd) Goethe
Et on ne manquera pas d’aller chercher du côté de chez G.K.Carus, lui aussi peintre et écrivain romantique, les échos dans les « Neuf Lettres sur la peinture de paysage » : « Toute clarté et tout assombrissement, toute création et destruction, nos sens le perçoivent vaguement dans les formes délicates des régions nuageuses.. Des phénomènes particuliers de l’atmosphère ont attiré mon attention, ainsi la formation des nuages, la réfraction des couleurs, et (on a raison) de comparer la peinture de paysage à la musique… » De même que Goethe, dans le Chant des Esprits sur les eaux, qui tant inspira Schubert, dit que « l’âme de l’homme ressemble à l’eau venant du ciel », et devant la cascade, est fasciné par ce qui, du haut de la paroi, « asperge avec grâce d’eau vaporeuse et ondoie comme un voile, dans un murmure gagnant le gouffre. » Et Goethe étudie en homme de science les nuages, leur forme , leur matière initiale et infinitésimale, tandis qu’en lui le poète « appelle » une musique non uniquement versifiée, que d’ailleurs il ne dédaignera même pas écouter chez l’humble et génial Franz, son contemporain…

Entre attente et oubli
« Chants des guerres que j’ai vues » puise au récit autobiographique de la poétesse Américaine –et très féministe – Gertrude Stein pendant son « séjour en France » dans les années de l’occupation, entre « descriptions factuelles du difficile quotidien des femmes et quelques élans d’inspiration shakespearienne, qui font surgir des échos du Renaissant Matthew Locke ». L’Ensemble Orchestral Contemporain (E.O.C.) est dirigé par Pierre-André Valade. « I went to the house but did not enter » (J’allai à cette maison mais je n’y entrai pas) est encore une histoire de renoncement qui emprunte son titre à Maurice Blanchot, quelque part entre L’Attente (et) L’Oubli – pour reprendre une autre… entrée dans l’univers radical de l’écrivain où « l‘attente n’attend rien »… .Goebbels y convoque aussi Kafka et son « n’importe où hors du monde », Beckett en son « presque plus rien », et le poète anglo-américain T.S.Eliot,(moins connu des Français), énonçant dans Quatre Quatuors : « Les paroles après le discours atteignent au silence… Va, va, va, dit l’oiseau : le genre humain ne peut pas supporter trop de réalité. »

Une structure musicale dans le texte
Avec un autre Quatuor – vocal, celui-là -, issu du prestigieux Hilliard Ensemble, « quatre silhouettes anonymes qui évoluent sans but dans un décor de banlieue – on songe aux tableaux de E.Hopper – , à moins que ce ne soient des croque-morts, dans une conviction mêlée de distance et de réserve », commente le compositeur, qui reconnaît, dans le 3e tableau, que Beckett « atteint des sommets d’adéquation entre texte et musique : même la construction des accords est ici déduite de sa phrase. » Voilà qui rejoint très nettement ce que H.Goebbels déclarait en 1997 à Y.Robert (Jazz-Magazine) : « La grande différence entre moi et les autres compositeurs, c’est que je demande au texte où est la structure musicale. Je ne construis pas la structure musicale pour essayer ensuite d’y glisser le texte. »

Un immense comédien
Sur les frontières goebbelsiennes entre moi, non-moi ou inquiétante étrangeté – alias l’hugolien « insensé qui crois que je ne suis pas toi » -, on ne manquera pas l’assurément très excitant Max Black, où l’immense comédien André Wilms sera le passeur d’un « spectacle grandiose, travaillé (lui encore) comme une partition, qui traite du philosophe, présenté comme un savant délirant en proie à une activité scientifique compulsive ». Il y aura aussi une œuvre du compositeur allemand dans le concert de l’O.N.L., conduit à l’Auditorium par Jonathan Stockhammer, une Sampler Suite, 2e partie de Surrogate Cities qui se penche sur les mégapoles urbaines, « grandes jungles de bitume, tiraillées de multiples forces et dynamiques puissantes ». Et ce Surrogate sera encore honoré par l’Orchestre du CNSM au cours d’une Soirée Cumulus. Ah, on allait oublier pour compléter « la plus grande rétrospective jamais organisée de cette œuvre » : un film-portrait, De l’Expérience des Choses…

La légende Feldman
Une telle abondance et générosité, serait-ce pour donner à voir-entendre, en mise en abyme et miroir d’une autre texture de « cloud » sonore , ce 2e Quatuor à cordes d’une durée inusitée – six heures, dans sa version complète ! – qu’écrivit en 1983 le légendaire Américain Morton Feldman (1926-1987) ? Le pape d’un minimalisme extraordinairement pensé, si « proche des expériences de peinture de Rothko, Still ou Rauschenberg », professait que « les sons ne sont pas des sons, mais des ombres » et composait « des œuvres denses, en un infini musical »(J.N.von der Weid). Le 2e Quatuor, « un haiku sonore qui se prendrait au piège de la longueur, peut être regardé comme un énorme quatuor-nuage, apparemment immobile, et qui pourtant se transforme inlassablement ». C’est dans le cadre légitime du Musée d’Art Contemporain que le jeune Quatuor Bela –il vient de signer le très beau cd., « Métamorphoses Nocturnes », quatuors et Sonata d’un Ligeti qui eut tant à… voir avec les « nuages de sons », AEON AECD1332 – célébrera ce temps et cette matière fascinants…

Riche ou pauvre comme Jobs
Près du nuage informatique et dans le ciel de mars on rencontrera une tentative fusionnelle des cultures qui mérite examen : un Steve (comme Jobs) et V (comme le 5e Henry de Shakespeare) fraye son chemin vers sa mort annoncée, quelque part entre le ramassage des bénéfices de Grosse(s)Pomme(s) new-yorkaise(s) et la parenté d’un « Roi se meurt » qui aurait esclavagisé sa Silicon Valley planétaire. Nuage informatique, donc, comme au prologue de l’acte III chante le chœur de Shakespeare : « Ainsi d’une aile imaginaire notre scène agile vole avec le mouvement accéléré de la pensée », et gloire aux agités du combat comme Henry le 5e  : « Dans la paix, rien ne sied à un homme comme le calme modeste et l’humilité. » Dramaturgie confiée à Fabrice Melquiot (Prix de l’Académie Française, Prix du Figaro, entre autres références « spécialisées » dans le traitement des Pouvoirs, mais ça ne veut rien dire !), musique de Roland Auzet, « artiste polymorphe » et actuel Directeur de la Renaissance d’Oullins. Ce concepteur de théâtre musical a travaillé avec Iannis Xenakis, l’architecte du corpusculaire et du hasard, dont l’écriture eut aussi tant à regarder du côté des sons en masses, volumes et nuées mathématisés ; il s’est intéressé au monde du cirque, et cela tombe bien à propos de la pièce « Momo » que Pascal Dusapin – autre disciple de Xenakis – a composée en hommage à la famille des clowns et à l’enfance, et où on retrouve André Wilms à la mise en scène.

Plus nimbus que cumulus
Références classiques dans la modernité chez Debussy, le scruteur des Brouillards, et des Nuages dont Jankelevitch note qu’ils sont avec Claude de France « plutôt nimbus que cumulus, plutôt nuées que nuages » ; et justement, voici avec l’O.N.L. les structures-matières-mouvements de La Mer, et en écho deux pièces du Japonais Toru Takemitsu (A.Gastinel, E.Réville, E.Euler-Cabantous, dir. Eivind G.Jensen). Dans la même aire de jeu que pour H.Goebbels (Sampler-Suite), encore l’O.N.L. où les compositrices Rebecca Saunders (Still) et Kaija Saariaho (Du Cristal : lien avec les textes du philosophe et biologiste Henri Atlan), et le compositeur Kenji Sakai (Black-Out) « tournent autour » du statisme, du silence et du hasard, avec la violoniste Carolin Widmann. Les Temps Modernes, ici dirigés par Fabrice Pierre, « murmurent » avec des pièces de K.Saariaho, Rebecca Saunders et Jean-Luc Hervé. Le Chœur Britten joue sa Revenante (Partie), un texte de Florence Delay soumis à 31 compositeurs ( ici, 11), avec la violoncelliste Anne Gastinel, et en participation de détenues à la Maison d’arrêt de Corbas.
Violoncelle contemporain dans tous ses états, avec Séverine Ballon (Mauro Lanza, Liza Lim, R.Saunders, Th.Blondeau), et toute-la-viole-à-toutes-époques, grâce à la classe et la direction de Marianne Müller au CNSMD(de Purcell à Hersant et Jolas). Un ensemble spécialisé-médiéval, Musica Nova (Lucien Kandel) aide, via Guillaume de Machaut, la compositrice Daniele Ghisi à explorer dans Nostre l’harmonie antique et nouvelle (électronique, pop) des sphères. La harpe de Hélène Breschand reprend le toujours excitant Luc Ferrari (A la recherche du rythme perdu) et donne la parole à Kaspar Toeplitz pour Nouvelle Œuvre.

Un grand nuage sans menace
On n’oublie pas les chorégraphies (Ulf Langheirich, Shang-Chi Sun), ni les expositions-installations… : Listen Profondly (Feldman, Goebbels, Langheirich) au M.A.C.,un Jardin des Songes (Musée de Gadagne, où vous êtes invité par Jean-Baptiste Barrière à déposer vos rêves et ce qui a lieu en « votre jardin secret »…Une installation, Light Shadow Time (Zuan Hau Chiang) donne lapreuve des ondes électromagnétiques qui transforment notre vie en lumière. Anne Sophie Bosc et Géraldine Kouzan réfléchissent sur la donnée-Taipei (alias Formose). Et toujours davantage-nuage-en-vie, Anne Blanchet vous invite sur la Passerelle du Palais de Justice, où en « installation participative, un grand nuage sans menace, puissance faite de rien, fera rêver en plein air. » Sans oublier conférences, colloques, Journée Cumulus, répétitions publiques commentées et autres friandises…Y compris un concert participatif (Xavier Garcia) où contrairement à l’habitude vous pourrez non seulement garder votre portable ouvert, mais jouer avec…

Théorie et pratique du nuage
En somme un écho pratique à ce grand classique du philosophe-esthéticien Hubert Damisch, qui édifia en 1972 sa « Théorie du nuage » et la scruta du Moyen-Age Italien jusqu’à Cézanne. Histoire de voir si cela pourrait être continué jusqu’à nos beaux jours ? Le réel comptabilisé vous requiert ? On a dénombré pour vous un vrai nuage de musiqueurs dans la Biennale 2014 : 55 compositeurs, 21 solistes, 14 orchestres et ensembles, 14 pays représentés, 7 danseurs et comédiens, 16 auteurs, metteurs en scène et chorégraphes (dont 8 « illustres morts » qui veillent sur les vivants ). Et puis reportez-vous à votre Turner préféré : dans son Pluie, Vapeur, Vitesse (de 1844) il avait déjà tout compris et montré…du Cloud for ever.

Biennale_musiques_en_scene_2014_LYONBiennale Musiques en Scène : Dans le nuage. Du 5 au 29 mars 2014. Agglomération lyonnaise : Lyon (Théâtre des Célestins, Musée de Gadagne, Musée d’Art Contemporain, Les Subsistances,Théâtre de la Croix-Rousse, ENSATT, Université Lyon-II, Auditorium Ravel, Musée des Moulages, Maison de la Danse, CNSMD), Villeurbanne (T.N.P.), Oullins (Théâtre de la Renaissance), Décines (Le Toboggan), et Villefranche-sur-Saône. Concerts, conférences, colloques, expositions, installations. Information et réservation : T. 04 72 07 37 00 ; www.bmes-lyon.fr

Illustration : Heiner Goebbels, né en 1952, grand invité de la Biennale lyonnaise Musiques en scène 2014  (DR)

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