Lyon. Auditorium, lundi 20 avril 2009 (concerts des Grands Interprètes). Anna Vinnitskaja, piano. Modeste Moussorgski, Nikolaï Medtner, Serguei Prokofiev (1891-1953).


Concert de la pianiste Anna Vinnitskaya : Medtner, Moussorgski, Prokofiev. Auditorium de Lyon. Lundi 20 avril 2009
Jeune pianiste disciple d’Evgeni Koriolov, Anna Vinnitskaya a joué pour « Les Grands Interprètes » de Lyon un programme très russe, où la passionnante Sonate Réminiscence de Medtner précédait Les Tableaux de Moussorgski et la 7e Sonate de Prokofiev : magnifique équilibre entre la virtuosité transcendée et un art du piano d’une très belle intuition des nuances et des couleurs sonores.

Des secondes et des minutes refondatrices

Rien qui sente la crispation sur le désir de plaire en arrivant trop vite : Mon Dieu, que c’est reposant d’écouter une jeune soliste à peu résistible ascension mais qui en toute simplicité d’élégance discrète propose un programme d’œuvres à difficulté et surtout notoriété diverses ! Anna Vinnitskaya choisit évidemment « russe jusqu’à la moelle des os », mais en compagnie de l’ «unique » Moussorgski et du très aimé Prokofiev, elle sait aussi montrer qu’existe encore un Medtner digne d’admiration. Car il y eut une sorte de Groupe des Trois après celui des Cinq : à côté du post-romantique Rachmaninov et de l’inclassable mage Scriabine, il aura subsisté un Nikolaï Medtner pour prolonger « contre le modernisme » une écriture qui ne se résume pourtant pas à des refus contre le vent de l’Histoire. Et ainsi, écrite juste après la Révolution d’Octobre et avant un exil définitif à l’Ouest, la Sonate-Réminiscence impose ici, d’entrée de jeu, « un air languissant (pas)funèbre pour qui on donnerait tout Mozart et tout Webre »… Et nous renvoie du côté de chez Nerval et Proust aux sortilèges de la mémoire, avec une « petite phrase » initiale de pure félicité, qui n’est d’ailleurs pas analogue à « l’air national des amours » Odette-Swann (plus irrégulière et imprévisible). Symétrique en sa structure, ensuite variée dans le cadre d’un mouvement unique comme Sonate à la Berg (celle-là composée à peine 15 ans plus tôt, mais si tourmentée, fin d’un monde), insidieuse, réitérative, elle va chercher d’intemporelle façon quelque chose d’enfoui, de précieux, « un morceau de paysage amené ainsi jusqu’à aujourd’hui si isolé de tout, sans que je puisse dire de quel pays, de quel temps, de quel rêve il vient », commenterait Proust. 40 secondes refondatrices, puis 14 minutes qui les prolongent – sauf une irruption de violence, fulgurante modernité d’écriture : on dirait d’une boîte à musique, le tracé mémoriel en est d’enfance, et cela semble bien retourner vers les sommeils ambigus du « pervers polymorphe », cet enfant que décrivit le Petit Père des Divans et que peut-être nous fûmes.

Les Tableaux d’une Exposition et d’un temps de guerre

Oui, Anna Vinnitskaya se fût-elle contentée de nous (re)révéler cette page capitale et insolite, ouverte à tous les souffles de l’émotion et « premier moteur » d’une rêverie, que son récital s’en trouverait sauvé de l’oubli. Rentré chez soi, on pourra vérifier qu’elle la joue d’un si paisible et tendre naturel que d’autres paraissent passer « à côté » ( Gilels, Svetlanov,certes des Grands Russes mais qui ne sont pas prêtres desservants de Mnémosyne-la-Mémoire, mère des Muses…), et la réécouter puisque son disque (Ambroisie) est sorti le lendemain du concert lyonnais. Pourtant, le disque fige, et le souvenir du concert entoure les minutes d’un halo qui les rend uniques, « à jamais ». Les absents n’auront pas eu raison, donc… Pour accentuer leurs regrets, les mélomanes leur diront qu’au-delà du discours quelque peu déraisonnable du critique sur Medtner, il y avait aussi (et surtout ?) deux partitions classiques de la fin XIXe et du milieu XXe.

Vers ceux-là, Anna Vinnitskaya n’est évidemment venue que très prête aux suggestions diaboliques de la virtuosité, en particulier celle de Prokofiev, et on comprend vite qu’elle entend s’affronter sans faiblesse à l’artisanat furieux de la 7e Sonate. Mais cette « œuvre de guerre » et des temps tragiques est plus vouée qu’on ne croirait à l’indication « caloroso »(chaleureux) qui parsème son andante, sans oublier l’« inquieto » initial. C’est aussi « double postulation » à la russe que Anna V. sait (et aime) mettre en relief, jusqu’à la confidence chuchotée, avant le « precipitato » final qui requiert réserve de crescendo en force motorique et dont la pianiste s’acquitte avec jubilation. Chez Moussorgki, au-delà d’une autre nature de force et de la diversité digitale, indispensables, on est conquis par l’intelligence d’organisation sonore qui à la fois « tient le fil » du motif d’armature (la Promenade, d’abord énoncée dans le calme et sans la solennité du trop fréquent « vous allez entendre ce que vous allez entendre ») et donne à chaque Tableau ses dimensions dans le cadre et hors cadre. Ainsi ressent-on presque physiquement le poids de Bydlo, ou l’alacrité jaune-citron des Poussins, et quand on arrive aux territoires de l’errance mortifère (Catacombes, Cum mortuis), on est bouleversé par l’acharnement et la révolte du compositeur contre le destin, à travers la mort de son ami Hartmann. Enfin on « voit » l’éblouissement du grand orgue solaire, les cloches à toute volée s’échapper à la Porte de Kiev de ce piano symphonique. Art subtilement conduit, dont à cause de l’enthousiasme d’un public fervent, on trouvera un écho de délicat hommage aux hôtes lyonnais (l’Auditorium ne s’appelle-t-il pas Ravel ?) en une Pavane qu’on n’entend presque jamais dans cette coloration de velours lointain. Et – intelligence des liens sous-jacents dans un programme aux étapes soigneusement balisées -, un ultime bis conduit devant une Etude-Tableau de Rachmaninov, histoire de revisiter ensemble un brin d’Exposition avant de se quitter.

Lyon. Auditorium, lundi 20 avril 2009 (concerts des Grands Interprètes). Anna Vinnitskaja, piano. Modeste Moussorgski (1839-1881): Tableaux d’une exposition. Nikolaï Medtner (1879-1951): Sonate « Réminiscence ». Serguei Prokofiev (1891-1953): 7e Sonate.

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