LIVRE, événement. Annonce. TIMOTHÉE PICARD : Olivier Py, Planches de salut (Actes Sud)

olivier py planches de salut timothee picard livre critique par classiquenews editions actes sudLIVRE, événement. Annonce. TIMOTHÉE PICARD : Olivier Py, Planches de salut (Actes Sud). Première monographie, ou biographie subjective, le texte dense, riche, édité par Actes Sud sait éviter les pièges d’une hagiographie trop flatteuse, révélant sans les atténuer toutes les qualités et singularités d’un metteur en scène contemporain qui pense le théâtre aujourd’hui. Rares les hommes de théâtre et scénographe qui réussissent autant au théâtre qu’à l’opéra. Olivier Py en fait partie ; c’est d’ailleurs tout l’intérêt de ce livre en forme d’essai sur le fait théâtral et le sens d’une mise en image de textes et musiques d’une enivrante fascination : l’auteur décortique chaque élément, chaque option scénique puis en les reliant à la vie et à la sensibilité faite d’engagements nets et clairs, détermine et distingue une série de choix qui compose actuellement le « cas Py ». Patrice Chéreau peut dans un premier temps illustrer lui aussi le même double parcours : mais c’est une illusion que l’auteur analyse là encore, … pour mieux singulariser le geste de l’homme-théâtre, qu’est Olivier Py.

Est ce par ce qu’il a l’âme profondément tragique qu’il recherche avant tout à se sauver de lui-même et à sauver les autres ? Comment être homosexuel et catholique ? théâtre et opéra, Srebrenica et Miss Knife, La Servante et Orlando ? Il est tout cela à la fois. Simultanément et séparément.

L’apport du texte est de révéler la complexité (apparente) de l’équation, tout en dévoilant aussi pas à pas, la profonde cohérence qui unit ses parties. C’est que le directeur du Festival d’Avignon est aussi un acteur (dont la part féminine est totalement assumée en « Miss Knife ») qui se joue des catalogages faciles et conformes, repousse toujours plus loin les lignes d’existence et d’identité, appelle viscéralement à une liberté d’intention qui respecte profondément la richesse mouvante de chaque entité humaine. Pour « sauver des êtres, des âmes, des vies », nous dit l’intéressé, altruiste, fraternel, humaniste.

Olivier Py au théâtre et à l’opéra
Ressusciter grâce aux planches

Olivier Py acteur, directeur, scénographe est surtout un éternel enfant qui rêve de vivre continument en émerveillement ; il sait faire surgir toujours la part d’enfance qui préserve cette humanité à cultiver en chacun de nous ; dans Tristan und Isolde de Wagner, pour nous la meilleure mise en scène de l’opéra et sa meilleure contribution au genre lyrique, Py imagine au cœur de la solitude en souffrance de Tristan, au fond de sa plaie béante, la résurgence du jeune garçon qu’il était, fausse couronne et épée de bois, se baignant dans les eaux maternelles d’une éternelle poésie… Il faut avoir vécu le déroulement de cette vision pour en mesurer la profondeur et la justesse. Osons espérer que demain, l’homme théâtre, qui pense l’humanité dans son rapport à son destin comme à son identité, nous fasse encore rêver comme il l’a fait dans ce Tristan désormais inoubliable. Le théâtre, comme planche de salut. Un bain salvateur pour des êtres en quête de sens et d’accomplissement.
CLIC_macaron_2014L’essai totalise le geste de Py à l’aulne de ses récentes réalisations ; « à la fois biographique et analytique, (il) se propose de voir comment le théâtre, au sens le plus extensif que peut prendre ce terme – une façon d’être au monde répondant à une manière d’être du monde lui-même –, a pu tirer le poète d’une angoisse mortifère procurée par le spectre de l’insignifiance en lui donnant un destin ; et comment il peut à son tour l’offrir comme viatique aux hommes et femmes d’aujourd’hui, confrontés à une spectaculaire absence de sens qui semble avoir pris des traits d’apocalypse. Ce dont il retourne alors n’est pas tout à fait une religion, encore moins une politique – tout en ayant éminemment à voir avec elles –, il s’agit plutôt d’une éthique de vie tout entière consacrée à la scène et à l’art, fondée sur l’éblouissement esthétique et les assurances qu’il donne, et mise en oeuvre au moyen d’une poétique faisant du théâtre total, somme et synthèse de tous les théâtres, un rempart contre le sentiment de déréliction – au risque assumé de la démesure », précise l’auteur. Voilà qui est magistralement et définitivement dit. Pari et intention, réussis.

CE QUE NOUS AVONS AIMÉ :

EN QUETE D’UNE IDENTITÉ LIBÉRÉE. A propos de Miss Knife : dépasser et sublimer l’intranquillité catholique. Au cœur des « personnages Py », il y a l’ébouriffante et trucculente Miss Knife, double ou triple multisexué d’un Py ambivalent qui cumule ainsi les références du masculin qui joue au féminin, qui moque les classements et préconçus dictés par la morale bourgeoise et sociétale. « Je suis l’autre », proclame l’intéressé qui refuse tout dictat de l’assignation. L’étiquettage n’a pas sa place dans la pensée de cet homme de théâtre pour lequel la scène permet tous les possibles et toutes les postures.

PY A L’EPREUVE DE L’OPERA… Le sublime et l’accomplissement lyrique… pour beaucoup, Olivier Py c’est d’abord le théâtre. Que pourrions nous objecter à cette suprématie qui le fait objectivement directeur du Festival d’Avignon ? Pour nous, le Py le plus passionnant pourtant, au regard de ses apports, demeure le metteur en scène d’opéra. Ce qui d’ailleurs transparaît dans le succession des pages de cet essai : « Au risque du lyrisme » (chapitre 8) ose la question de l’esthétique sur la scène, inspirée par le chant et la musique. Des clés sont dévoilées pour une meilleure compréhension du travail de Py à l’opéra : le chant désigne la clameur de l’origine ; « si la parole est promesse, la musique convoque la présence ». La musique résoud l’impuissante parole. En somme, l’opéra permet au questionnement et au doute, de trouver les réponses, concrètement, immédiatement dans la vérité de la partition dont l’homme de théâtre souhaite retrouver la violence et l’intensité comme du temps de sa création. A travers le chant des divas Leonie Rysanek ou Shirley Verrett (comme le timbre naturellement « politique » d’Ella Fitzgerald, emblème sonore des percussions contre les noirs), il y a eu la révélation de ce chant non pas psychologique mais « psychotique » où l’extrême réalisme de la présence (vocale, physique) a fait surgir une surréalité, celle parfois de l’inconscient, des images enfouies dans l’enfance… et que sa mise en scène de l’oeuvre centrale en ce sens, Tristan et Isolde (jamais représentée à Paris : la honte nationale !) a révélé avec la poésie et le mystère que l’on sait (nous avons eu la chance de la voir à Nantes alors car Jean-Paul Davois l’avait remarqué et programmé). Concrètement le travail sur la partition de 1865, manifeste de la révolution wagnérienne, a permis à Py de dépasser l’attraction mortifère (« oeuvre sublime pour ados suicidaires ») et d’atteindre à une véritable poétique esthétique qui a dépassé tout ce que nous avions vu de cet ouvrage jusque là.

Les réflexions sur Py et Scribe (obsession du massacre et thème de l’apocalypse joyeuse) sont tout aussi passionnantes à lire, relire et décrypter (comme sa vision sur la violence et le colonialisme d’Aida de Verdi), puis à retrouver dans les archives de ses mises en scène lyriques.

 

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LIVRE, événement. TIMOTHÉE PICARD : Olivier Py, Planches de salut (Actes Sud). Juillet, 2018 / 14,0 x 20,5 / 416 pages – ISBN 978-2-330-10262-3 – Prix indicatif : 29 € .

Timothée Picard est professeur à l’université de Rennes, spécialiste des imaginaires de l’opéra (Verdi/Wagner, imaginaire de l’opéra et identités nationales, Actes Sud, 2013, La Civilisation de l’opéra, Fayard, 2016), Verdi / Wagner, images croisées (PUR, 2013), des arts de la scène (Patrice Chéreau : transversales, Le Bord de l’eau, 2010, Opéra et mise en scène, Avant-scène opéra, 2015) et des esthétiques de la totalité (Dictionnaire encyclopédique Wagner, Actes Sud, 2010). Il est également dramaturge.

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