Il y a du hongrois chez Ligeti. Simon Gallot a approché Ligeti à la Hochschule de Hambourg: il rééclaire l'oeuvre du compositeur décédé à Vienne le 12 juin 2006 en soulignant ce qui restitue à son oeuvre sa profonde unité et sa naturelle cohérence malgré une ramification plurielle: ses origines populaires qui revivifient ses sources natales. Comme le précise György Kurtag dans la préface, Ligeti enfant nourrit déjà son imaginaire sonore du chant réalisé par le bucium, cor roumain utilisé dans les montagnes de Transylvanie... Cette résonance spécifique allait par exemple orienter l'écriture des cuivres dans son oeuvre propre. Mais il y a aussi le jazz et la musique tzigane qui viennent encore colorer une oeuvre frappante par son audace recréative et sa grande curiosité pour les climats et les formes nouvelles.
En 1968, le succès de "2001, l'odyssée de l'espace" de Kubrick familiarise le grand public avec l'oeuvre du compositeur: c'est un indicateur très fort qui montre combien ici l'écriture dite savante recherche un point d'ancrage avec le monde contemporain, un lien avec le monde réel... Ligeti, cet Ulysse de la musique (ce que rappelle aussi Kurtag dans les IX sections de la préface), collectionne, se passionne pour un érudition vivante et concrète, partagée avec son épouse et complice, Vera : composer, c'est vivre. "Populaire et savant": ainsi l'auteur intitule sa troisième partie, la plus passionnantes à notre avis où sont développés l'évocation de l'Urtraum, le bouillonnement des années 1955-1956, charnière électrique (Bartok ou Schoenberg?), mais aussi toutes les musiques populaires que Ligeti a scrupuleusement analysé (d'Afrique et d'Asie...).
Savant et populaire
Comme ses augustes prédécesseurs Kodaly et surtout Bartok dont l'auteur démêle l'évidente filiation, Ligeti recueille la riche tradition rurale et traditionnelle de la musique pour s'en faire un miel intime, d'autant plus précieux après son exil qui suit l'invasion de Budapest par les soviétiques en 1956. La distance qui sépare l'homme des lieux originels, réactive le processus de mémoire: la musique de Ligeti enclenche cette fabuleuse machine.
Dans plusieurs très fines analyses des partitions (dont
The Lobster Quadrille issu des
Nonsense Madrigals, par exemple), Simon Gallot, familier des manuscrits depuis sa thèse qui est le noyau du présent texte, dévoile l'architecture ligétienne et ses innombrables références à une pensée populaire des plus vives. L'auteur reconstitue l'apport des oeuvres de jeunesse et de la période hongroise du compositeur (Quatuor à cordes n°1, Musica ricercata... surtout
La Descente aux enfers d'Istar...): un fonds historique, iconographique mais aussi littéraire essentiel (correspondance de Ligeti) conservé aujourd'hui à la fondation Paul Sacher à Bâle. Simon Gallot réinterroge le connu par l'inconnu: révélant par l'analyse, nombre de partition hier encore reléguées. Cette "révélation" restitue à l'oeuvre complet, son unité profonde, souvent démentie par les chercheurs omnubilés par les dates, pour lesquels il y eut toujours deux Ligeti, celui d'avant l'exil de 1956, et celui de l'après. L'auteur montre à l'inverse dans ce mouvement qui s'intéresse à ses sources natales, celles d'Europe Centrale, l'ouverture d'un esprit mobile et vivant, d'une acuité d'absorption exceptionnelle, qui en étendant son oreille à d'autres filons populaires, atteint une pensée universelle. Texte capital. L'auteur ajoute le catalogue complet des oeuvres de Ligeti. Riche cahier d'illustrations en couleurs.
Simon Gallot : György Ligeti et la musique populaire. Symétrie (2010). 286 pages. ISBN 978-2-914373-25-8