André’Touch

Parmi les ouvrages de musicologie, il en est de démarche et de grand mérite scientifiques, surtout quand ils recherchent sans se contenter de compiler. Il y a ceux qui s’apparentent à la biographie, avec éventuels coups de pouce et embardées vers un esprit people (de bonne tenue, bien sûr). Et puis les « inclassables », plus profondément originaux, parce que l’auteur – souvent un philosophe - y « accroche » une large part de sa vie (Jean-Victor Hocquard sur Mozart ; Vladimir Jankelevitch sur les « modernes » français ou russes), ou, compositeur, y dialogue avec un frère du bel autrefois (André Boucourechliev devant Beethoven). Et même, par délégation et transfert (de compétences…ou d’autres atomes plus cérébraux), ce peut être interrogation d’un spécialiste-du-rayon-de conscience au génie tourmenté qui le fascine : ainsi, en psychanalystes et musiciens, firent Michel Schneider (« La Tombée du Jour ») ou Philippe André (Les chants de l’ombre ») devant Schumann. Or voici que l’André Touch (selon la formule qui fit fortune pour le cinéaste Lubitsch) est retrouvée dans le 1er tome d’une étude sur un autre génie romantique, - moins compagnon de route vers l’Ange du Bizarre que le mari de Clara -, Franz Liszt : et ce Wanderer-là est scruté au miroir de son poème pianistique des Années de pèlerinage.
Une allure à sauts et gambades
En Suisse (le 1er volet, alpin, des Années), ce ne sera donc point un grand corps (psychique) malade comme pour Robert , mais le beau corps-et-âme d’un Franz en cavale amoureuse avec Marie (d’Agout), au demeurant si contradictoire et mystérieux. Philippe André part du principe que ces Années, de la 24e à la 66e d’une longue vie si contrastée, sont « le plus authentique des journaux intimes » déposé non dans l’urne littéraire mais dans la caverne sonore d’un confident suprême, le piano. Un parcours biographique succinct jusqu’au voyage-résidence suisse (milieu des années 1830) et à son inspiration d’écriture trace en avant-propos ce qui dessine la frontière d’investigation… Et justement, c’est un Illimité (Apeiron, en philosophie présocratique chez Archytas de Tarente) qui marquera « la vie et l’œuvre » du Hongrois-mais-citoyen- de l’Europe : dans l’Espace, dans le Temps, dans la Forme musicale, jusqu’à un épuisement de sa propre substance. Le lecteur attentif aux signes transversaux se dira que l’auteur du livre sur Liszt se place lui aussi dans l’absence de barrières, en un « déchiffrage » auquel il est aussi convié, par plaisir et courtoisie. L’armature de recherche et d’investigation demeurera solide, et « sans ostentation d’ailleurs ». L’humeur pourra être vagabonde, à détours surprenants comme doit en (voir) emprunter derrière le divan le psychanalyste qu’est à la ville (le Dr) Philippe André. Ou dans l’esprit des Essais dont Montaigne avoue : « Je m’égare, mais plutôt par licence que par mégarde. Les fantaisies se suivent et se regardent, mais d’une vue oblique. J’aime l’allure poétique, à sauts et à gambades. » Quelque part entre « l’embrouillure » montaignienne et le parcours délectable de la cinéaste Agnès Varda qui incite à se faire « glaneurs » avec la « glaneuse », n’y aurait-il pas un jeu de miroir – ou de billard – entre Liszt, le bon Dr André et son patient(le lecteur), à travers parole et silences de ce Trio actualisé ? Et en ces 40 pages initiales, on trouvera déjà, sinon un discours méthodIque, au moins des lumières, et aussi l’annonce que sera présent « l’éclair de la psychanalyse, celui qui ne demandait alors qu’à foudroyer la culture européenne, et encore celui, hélas moins métaphorique, de la guerre ». Pour conclure cette entrée par citation de la si belle lettre de George Sand à Franz : « Vous avez un piano en nacre de perle ; vous en jouez près de la fenêtre, vis-à-vis le lac et les neiges sublimes du Mont Blanc. »
Le wanderer en 3e classe
Peut ainsi commencer le parcours qui respecte le déroulement des 9 pièces suisses du Pèlerinage. Le lecteur-auditeur n’a plus qu’à suivre, partition ou disque en mains ou à l’oreille, de toute façon aidé par les extraits de partition qui jalonnent le texte. Et peut-être guide de tourisme helvétique, genre Baedeker adapté ? Oui et non, puisque la localisation n’est pas constamment attestée : pour le reste, on peut, on doit imaginer. Quant à l’imbrication spatio-temporelle de la mosaïque – délicate avec ses réécritures et surtout remaniements et interpolations -, elle demeure consultable « sur demande » et chemin faisant, du lecteur… La Chapelle de Guillaume Tell (I) est référé de complexe façon à Schiller (et, en écho, à Rossini ou…A.Dumas !), et musicalement à Wagner (qu’il pourrait avoir inspiré au lointain ultérieur pour le Graal parsifalien). Ou à soi-même pour l’héroïsme collectif d’une pièce qui « devrait être plus souvent jouée »(nous nous permettons ici d’enlever le « peut-être » de l’auteur !), « Lyon », hommage aux Canuts révoltés contre l’Ordre inhumain des Possédants, et que Liszt a composée dans l’esprit de son adhésion aux idées du (futur-ex-)abbé Lamennais. Ce pianistique « Pour chanter Veni Creator il faut avoir chasuble d’or » correspond au versant social avancé, voire révolutionnaire, où s’aventure Franz, et qu’il ne reniera jamais totalement, même lorsqu’il aura succombé aux charmes mystico-réactionnaires de la Princesse Carolyne Saÿn-Wittgenstein puis sera devenu le « vieillard-Wanderer en 3e classe des chemins de fer, laissant en héritage une soutane et quelques mouchoirs »… En arrière-fond, l’inévitable rapport au Père – décevant dans le « réel », et du coup fantasmé dans l’ancestralité, avec recherche obstinée de quartiers de noblesse -, le désir de faire servir le « sabre d’honneur magyar » à la cause nationale et la piteuse inaction –cruellement raillée par Heine – lorsqu’en 1849 il aurait fallu sortir l’arme « de la commode ».
Saintes affections féminines et mentir-vrai

Le lac de Wallenstadt rappelle, lui, la fuite des amants de 1835 : Marie et Franz souvent confondus – ressemblance physique oblige – avec un couple incestueux sœur et frère s’interrogent d’autant mieux sur l’inquiétante étrangeté de l’ « autre ». Au bord des eaux calmes, du « lyrisme épuré » dans l’écriture, l’obstacle ou « l’opaque » vaincus par « la transparence », comme chez Rousseau. « L’accalmie » évoque les eaux rêvées de Bachelard, et prépare La Pastorale, « la pièce la plus courte courte du recueil, d’absolue modestie », toute luminosité… Répit mis à profit par P.André pour évoquer le total Paradoxe de la pensée lisztienne, où les Doubles les plus virulents ne cessent jamais, à l’image de Lola Montès « contre » la pieusissime Princesse Carolyne, ou du jeune arrogant si friand de médailles précédant l’abbé en odeur de sainteté. Puis Au bord d’une source, autre page de « poésie liquide », avec ses traits-cascades qui font entrer dans les « Jeux de la Jeune Nature »(Schiller). Ces jeux, « dans l’aire transitionnelle » (selon le psychanalyste D.W.Winnicott) juxtaposent le vrai et le faux enfantins, comme celui des créateurs romanesques dont parle Giono et qu’a célébré Aragon en « mentir-vrai ». Au bord d’une source, c’est là aussi que conduisent « les saintes affections » féminines de Liszt : la mère, puis Caroline de Saint-Cricq (l’amour manqué), George Sand et bien sûr Marie. Ne sont-elles pas protection contre L’Orage, réellement vécu par Franz – qui « protège et sauve » Marie sur le lac en fureur -, où au piano Byron à nouveau invoqué appelle « le règne sans partage des octaves » et où le psychanalyste peut méditer sur l’impact d’éclair, qui provoque le réveil des représentations, des « affects refoulés ou désavoués » pour accéder à un Tout dans la réapparition de la vie. « La foudre gouverne tout », disait Héraclite, mais pas celle de l’ultérieure tradition baroque avec ses scènes à faire. Plutôt s’agit-il d’une relation au frère Prométhée, dont Liszt ne tardera pas à faire le héros d’un poème symphonique. Identification, dit là encore P.André, du côté de l’hubris (démesure) antique dont la cellule monastériale sera l’envers paradoxal en sa nudité, et surtout de la vision, « fille du jour, de la lumière, du ciel, du feu » contre le rêve, logé dans l’infini intérieur de la nuit, de l’obscur, et de la sinuosité comme le décrit Freud. La vue-vision conduit aussi à un art total – d’un clavecin oculaire du Père Castel aux inventions de Scriabine puis Messiaen : cette « optique de la vie comme de la création » se dessine dans un Journal Intime jamais poursuivi et emmène vers la triple circularité du Poème de Dante, puis vers la « musique-à-pouvoir », celle qui, comme avec Liszt ou Wagner, « fait intrusion dans le psychisme du public », imposant sa vision grandiose. Un choix qui sera celui de Franz , au moins jusqu’à ce que la religion de dénuement, la hantise de la mort, les désillusions ne restreignent le champ optique et auditif. Alors ce seront les ultimes pièces pour piano, si longtemps mises à l’écart par une postérité trop soucieuse de « l’éclat lisztien ».
Une théorie de l’appareil psychique, aujourd’hui
La Vallée d’Obermann, situable dans la seule topographie mentale et littéraire, invoque Senancour et son anti-héros terrassé par un mal de vivre dont le pessimisme de prime abord un peu grisâtre cache « la tragédie absolue » décrite par George Steiner chez des modèles évidemment plus flamboyants (Sophocle, Shakespeare, Racine, Büchner, Beckett). Ici se joue la pièce du désespoir d’être né, et la perte dans une « dilution au long cours ». Et se rencontre pour le lecteur passionné d’Obermann qu’est Liszt l’occasion de « traduire en musique » cette épopée du dépressif et de « la navigation en eaux profondes », reprise et remaniée quand il écrira sa Sonate en si mineur. Philippe André explore en analyste musical mais un peu plus que cela – et en tout cas fort inspiré - cette Vallée fascinante, où le compositeur « entre en conflit avec une part de lui-même » par l’imago médiatrice d’Obermann, et se retrouve à la fin devant « l’illusion infinie », qu’il traduit cependant par une coda de « question ouverte et exaltée ». « Introduction à une musique au plus près de l’affect », ajoute P.André, qui place en note furtivement ironique à l’attention des « siens » : « Quelle théorie de l’appareil psychique donne aujourd’hui une place convaincante à la musique ? » (Sa lettre reviendra-t-elle avec la mention du facteur désolé : NPAI, n’habite pas à l’adresse indiquée ?) Et Franz, un an avant sa mort, accepte qu’un de ses élèves, Göllerich, lui joue La Vallée : « envahi par l’émotion, il fond en larmes comme si un barrage édifié à l’intérieur de lui venait enfin de se rompre. »
Apparition unique d’un lointain

Tout autre –« esquisse de songe, atmosphère virgilienne » - est l’Eglogue ; mais au-delà des échos reconnus dans une évocation de « ce qu’on entend dans la sécurité de notre lit d’enfant », on peut discerner en l’écriture des subtilités harmoniques qui conduisent une nouvelle fois aux thèmes parsifaliens, et une atmosphère « pré-impressionniste ». Plus en profondeur paraît Le Mal du Pays, qui emmène Liszt re-lecteur non seulement vers Senancour mais vers Rousseau, à travers la mémoire plus ou moins « involontaire » (le ranz des vaches) en Heimat ou Vaterland (Terre du père). Au fait, interroge P.André, ce retour est-il concevable ailleurs que dans le recours imaginaire ? Le Heimweh, titre en allemand de la pièce, « irrépressible nostalgie du kosmos maternel, représente au plus profond le noyau qui nous constitue comme être humain séparé », d’emblée (lento, forte) « frappe à la mère », et le musicien-psychanalyste nous entraîne encore dans un passionnant commentaire « mesure pour mesure » qui en écho renvoie le sonore des paysages alpins, la poésie d’Hölderlin et l’Origine des Langues rousseauiste. On y méditera ceci : « C’est l’absolu qu’au XIXe la musique voulait atteindre, c’est à l’inconscient qu’elle a le plus souvent accédé. », tout comme les échappées sur une « mise en abyme de la nostalgie de la nostalgie », et les interrogations sur ce que pourrait être « une bonne mère à partir du kosmos illusionnant qu’elle fait habiter ». D’où, aussi, la méditation sur la formule de Walter Benjamin : » (l’aura de l’œuvre d’art) est l’apparition unique d’un lointain, aussi proche soit-il », et à travers l’errance perpétuelle de Liszt – ses voyages, mais aussi les « langues » qu’il parle ou fait chanter - l’attachement fantasmatique aux Tziganes(Bohémiens) et à leur message de liberté. Une fois « jetés dans le monde »,nous est-il possible de regarder en arrière, ou souhaitable de construire l’existence en vivant en avant, ainsi que nous y incite « Liszt, psychanalyste suprême » ? (Tiens, notre auteur s’est-il amusé sans nous le dire de ce que l’un – son nom de Hongrie dans l’Alpe déserte- est contenu dans l’autre, terme de métier psychique ?) Peuvent alors sonner Les Cloches de Genève, cadeau de naissance (in situ) à Blandine, la fille de Franz et Marie : musique d’innocence, étude d’espace et d’éloignement du corps sonore dans le temps… pour une enfant qui d’ailleurs ne vivra pas l’enfance avec ses parents (bientôt séparés), mais affectivement et matériellement avec sa grand-mère paternelle, à qui Franz – répétitif de sa propre histoire - délègue les pouvoirs tout en interdisant à « la génitrice » le contact avec leur fille….
Le toujours intraduisible par les mots

Une Coda, bien sûr, pour ce Premier Cahier de Pèlerinage. Avec avertissement liminaire de l’auteur au lecteur et…à soi-même : « la musique reste et restera toujours intraduisible par les mots ». Mais armuré d’un bémol couleur espoir d’absolution : « Il n’en demeure pas moins indispensable d’en parler, d’essayer de dire en son sein notre éprouvé. » Et de citer Lévi-Strauss évoquant cette « énigme suprême : comprendre la genèse de la musique, aussi bien à travers les linéaments de l’histoire que dans l’actualité psychique du phénomène ». Puis Heidegger, « qu’en est-il de l’être ? », interrogeant Hölderlin et Celan, à défaut de musiciens qui étaient pour lui originellement et finalement « en pays étranger », là où justement Hölderlin avouait « avoir perdu le langage des signes ». Les philosophes en pareille situation seraient-ils « ânes devant la lyre », comme raillait au XVIe Erasme ? Et le Père Sigmund Freud ne « la sentait pas » davantage, on le sait. « Dé-voilement », eussent pourtant souhaité l’un et l’autre, comme le permet la vision (l’ admirable « Brouillard matinal dans les montagnes ») du demi-contemporain de Liszt, le peintre métaphysicien Friedrich (se sont-ils (re)-connus ?). En somme, voici par une jolie opération de transfert Franz investi de ce travail qui consiste à faire de sa recherche une image non fallacieuse de la vérité (alètheia) : « Dona Musique, c’est moi », pourrait dire Liszt par Philippe André « désigné musicien, philosophe et psychanalyste ». Reste à savoir si, descendu des Alpes, le Pèlerin romantique rencontrera dans l’Italie des sculpteurs, des peintres et des poètes pareille Fortune. A suivre, à nous de suivre.
Philippe André. Années de Pèlerinage de Franz Liszt. I: La Suisse. Editions Aléas , 2009 (
www.aleas.fr).
Illustrations: portraits de Franz Liszt (DR)