Le texte analyse très justement la position de l'artiste, tout en brossant sans ambiguité, les contradictions désastreuses de ses relations avec le régime de l'infamie. Le récit est d'autant plus vivant qu'il est riche en anecdotes sur l'opinion du compositeur et du chef d'orchestres vis à vis de ses contemporains...
Après lecture du livre, il ne fait aucun doute que Richard Strauss ait pactisé, et même servilement, avec la hiérarchie nazie. Habité par un idéal artistique toujours plus haut pour le grand dessein de l'Allemagne, il aurait tout fait, en vertu de ses opinions assez conservatrices, à réviser ses jugements antérieurs pourvu de renforcer sa place de Président de la Chambre de musique du Reich, dépendant directement de Goebbels et d'Hitler. Croyait-il en toute conscience imposer au bureau berlinois, ses volontés de réforme de l'opéra, contre la médiocrité, pour défendre une conception très respectable de son métier?
L'affaire de son opéra
La Femme Silencieuse, composé sur le livret du "juif" Stefan Zwzig, montre assez "l'effort" de compromission , de mauvaise foi, ou de contradiction plus ou moins consciente, auquel il fut capable d'aller pour ne pas embarrasser, et d'aucune sorte le Führer... sa naïveté aveuglée, totalement inspirée par des faits musicaux et non politiques selon ses dires, est même pathétique lorsque le système nazi lui demande in fine, comme au chef Wilhelm Furtwängler quelques années plus tôt, de démissioner de sa charge... en juillet 1935. Il composera encore l'hymne olympique pour les jeux berlinois de 1936...
Suspecté pour avoir oser imposer un artiste juif, Strauss à l'âge vénérable, bénéficiera d'un statut privilégié, n'ayant plus de liens directs avec le Reich, et pouvant faire créer librement ses derniers opéras, pendant le régime hitlérien:
Daphné, Jour de Paix, Capriccio, L'Amour de Danaé, répété en pleine "guerre totale" (août 1944). C'est comme si le vieil artiste, ayant pactisé avec le diable et ayant cessé par la force des événements toutes relations, poursuivait son chemin, appartenant à un autre monde, au-delà des considérations politiques et contextuels. Tel n'est pas le moindre paradoxe de la carrière du musicien dont le fil des liens avec l'appareil nazi est scrupuleusement évoqué: contrastés, opaques, subis à demi mots, comme entre deux partis qui finalement ne pouvant plus fonctionner ensemble, doivent se supporter. Ainsi, les nazis auraient bien interdit toute célébrations de ses 80 ans (1944), mais la réputation du musicien dépasse les frontières. Comme compositeur allemand le plus important de l'époque, Strauss même encombrant, est admiré et son prestige apporte bénéfice à la gloire du Reich.

Le texte suit de très près les événements de sa vie pendant la tourmente, durant le voyage en enfer qui est aussi la dernière période d'un artiste d'envergure. Passionnante reste la présence de Strauss ("Richard", comme l'appelle familièrement l'auteur, comme s'il s'agissait de souligner dans le compositeur avant tout l'homme, moins ses positions politiques quelques peu ambiguës...), au Festival de Bayreuth, à l'époque où Winifred, épouse de Siegfried, règne en maîtresse sur la colline wagnérienne: proche et soutien d'Hitler, elle fait de Bayreuth, une vitrine culturelle servant le prestige de la culture nazie... Au final c'est un homme confronté au seuil de l'éternité, au déclin de l'art dont il se sentait l'ardent champion. Nostalgie, résignation mais sommet de l'inspiration créatrice, comme en témoignent ses
Quatre derniers lieder, qui en fait sont bel et bien cinq (comme le dernier chapitre l'explique précisément: désormais, il faut compter si l'on veut respecter la réalité des ultimes lieder du Maître, avec
Mauves, Malven, écrit en novembre 1948): chacun des cinq chapitres sont introduits par une présentation des derniers lieder straussiens.
En dépit de son illustration volontiers provocante voire troublante, laissant flotter sur l'oeuvre de Strauss l'ombre du venin hitlérien, le texte analyse très justement la position de l'artiste, tout en brossant sans ambiguité, les contradictions désastreuses de ses relations avec le régime de l'infamie. Le récit est d'autant plus vivant qu'il est riche en anecdotes sur l'opinion du compositeur et du chef d'orchestres vis à vis de ses contemporains, tel Pfitzner, Furtwängler, Böhm, et bien d'autres...