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L'Opéra. Prétentaine n°20/21 (mars 2007)

Voici une nouvelle édition capitale qui sous son visuel de couverture assez énigmatique (Mikhaïl Matiouchine, Construction picturo-musicale, 1918) recèle une riche et abondante documentation, critique et analytique, sur le phénomène opéra. L'approche se structure en envisageant le genre lyrique en tant que phénomène théâtral, à l'épreuve de son déploiement scénique...
C'est du moins ce que laisserait entendre le sous-titre du volume: "Opéra. Mises en scènes et représentations théâtrales". En vérité, tant par la diversité des signatures (17 collaborateurs), selon leur spécialité (professeur de sociologie, compositeur, professeurs en psychologie, musicologue, universitaire, professeur d'esthétique, docteur en psychologie...) qu'au travers d'une enquête plus large, tous les aspects de l'Opéra sont évoqués, analysés, "objectivés" pour reprendre l'intitulé de l'article de Damien Mahiet consacré à Jeanne d'Arc au Bûcher d'Arthur Honegger: "essai d'objectivation"... Le préambule introductif de Jean-Marie Brohm, professeur de sociologie et directeur de la publication, "annonce la couleur": pour envisager la question de l'Opéra au travers de ses multiples aspects, les 16 articles regroupés, ordonnés en trois parties ("Espaces sonores et projections musicales", Textes littéraires  et représentations musicales", "Mythologies et scénarios imaginaires") s'articulent autour de quatre thématiques principales: rapport image/musique, rapport texte/musique, rapport espace théâtral/espace temporel, rapport entre le "présent historique de l'oeuvre" et le "présent historique de la représentation ou de l'interprétation".
Tout en offrant un foisonnement de clés de compréhension, ajustées selon la sensibilité et la spécialisation professionnelle des rédacteurs, l'équipe par la voix de son directeur de la publication, ne cache pas des convictions très arrêtées, voire partisanes: citant René Leibowitz, il est ainsi clairement expliqué que "l'opéra est principalement un genre musical avant d'être un genre théâtral". De notre point de vue, nous serions plutôt tentés de dire que théâtre et musique sont aussi importants l'un que l'autre dans le processus de réalisation d'un opéra. Ailleurs, versant volontiers dans un radicalisme polémique, faisant preuve de peu d'ouverture, au nom du respect des sacro saintes didascalies léguées par les compositeurs, l'évocation des mises en scène modernes se fait brûlot véhément: "tous les compositeurs son dorénavant laminés par des scénographies gangrénées par l'idéologie postmoderne du collage, du cross over, du métissage généralisé, de l'installation, de la performance, du détournement systématique, de l'inversion grotesque, de la déconstruction haineuse qui n'hésite évidemment pas à accentuer la laideur, le trash, le graveleux, le dérisoire, le banal, voire le glauque ou le gore."
Devons-nous en conséquence écarter l'ensemble des relectures des metteurs en scènes sous prétexte qu'elles dénaturent systématiquement les partitions abordées?
Même les sociologues en prennent pour leur grade, sans omettre les psychanalystes dont surtout les écrits de Michel Schneider, sont particulièrement symptomatiques d'une tendance regrettable: ils seraient "une manifestation typique du prêt-à-penser analytique où se sont distingués les lacaniens".
Autant de féroces attaques soulignent l'intensité du débat s'agissant de l'opéra. Quoiqu'il en soit, l'intérêt des articles qui suivent sont de premier intérêt car sans jamais user son sujet, chaque collaboration, montre combien l'opéra est un genre spécifiquement "cosmopolite", dont l'hétérogénéité contradictoire est une source fascinante de richesse. Chant, musique, action scénique. A une question qui reste ouverte, les approches sont diversifiées, et plutôt très stimulante pour la compréhension critique du lecteur. Entre autres sujets pertinents, nous avons particulièrement aimé "A propos de Debussy et de Mallarmé, Narcisse s'éveillerait-il à la flûte du Faune?" (Michel Imberty), sur la poétique musicale et le rapport du poème de Mallarmé, Prélude à l'après-midi d'un faune mis en musique en 1894 par Debussy..., "Dynamique du regard et de la voix dans l'opéra Le château des Carpathes de Philippe Hersant" (Jean-Michel Vives et Sandrine Willems): rapport du roman originel de Victor Hugo et de l'opéra qui en découle de Philippe Hersant (Montpellier, 1992), "Jeanne d'Arc au bûcher d'Arthur Honegger, la question politique de la musique" (Damien Mahiet): la musique serait-elle l'expression d'une norme vécue collectivement?.
L'oeuvre des compositeurs n'est pas négligée: Verdi et surtout Wagner concentrent le développement des analyses et des réflexions: "Mise en scène lyrique, interprétation et sémiologie" (Jean-Jacques Nattiez): quelle fidélité à l'oeuvre lyrique? mais aussi, "Une phénoménologie critique de l'espace wagnérien" (Michel Guiomar): la lecture de ces deux articles s'avère exceptionnellement captivante pour une juste compréhension des mises en scènes des opéras de Wagner. Les deux contributions justifieraient déjà l'achat de la publication. Et pour compléter sa propre connaissance des opéras de Wagner, au travers des dernières productions lyriques présentées sur les scènes européennes, le lecteur se reportera avec une attention parfois amusée, souvent irritée sur le second article de Jean-Marie Brohm: "Wagner, notre contemporain. Le petit Wagner illustré", qui tout en offrant un bilan discographique des opéras wagnériens, développe un regard particulièrement critique et argumenté sur les mises en scènes les plus récentes, du Ring, de Tannhäuser, de Tristan... , sur le travail de Gérard Mortier à l'Opéra de Paris, "nouveau gourou du réalisme postmoderne"... Cependant mettre en parallèle la démarche du directeur de la Maison parisienne et la propagande des régimes totalitaires nous paraît pour le moins excessif. Tout au moins ce genre d'attaque de personne a-t-elle réellement toute sa place dans une publication de cette qualité?
Que l'on partage ou non de telles idées (parfois haineuses), force est de reconnaître la passion qui anime les liricophiles.  Or, même s'il y a "malscène", encore que ce constat soit partagé par une partie des spectateurs et par une certaine génération de public, l'opéra n'a jamais autant intéressé qu'aujourd'hui. Des taux de fréquentation en hausse, des articles de presse et des reportages télévisuels qui font l'article de son engagement et de ses expérimentations: la démocratisation de l'opéra est réalisée. Que le genre ait perdu une partie de son âme: pas si sûr. Donc pour cultiver votre désir d'opéra, voici une lecture plus que recommandable qui vous donnera l'envie de fréquenter encore et encore la magie du lyrique. Incontournable.

L'Opéra, Mises en scènes et représentations théâtrales
Prétentaine n°20/21 (mars 2007)

Illustration
Franz von Stuck, Orpheus (1891). L'une des reproductions figurant dans Opéra. Mises en scènes et représentations théâtrales (reproduites en noir et blanc, comme toutes les illustrations intérieures).

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Adrien De Vries - samedi 23 juin 2007
Auteur: BROHM Jean-Marie
ISBN: 978-2-912120-13-7
Nombre de livre(s): 1
Note de la rédaction: incontournable
Editeur: Editions Beauchesne
Collection: Prétentaine
Parution: juin 2007
Format: 373 pages
Langue: Français
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