Dépêches
Livres: "A ses Côtés". Eliette von Karajan évoque la vie aux côtés de son époux Herbert (éditions L'Archipel) - (samedi 22 mars 2008)
"Ce livre est mon cadeau pour son centième anniversaire": la troisième et dernière épouse du maestro légendaire, Eliette von Karajan, d'origine française, se confie dans un texte écrit à la première personne, confession riche en anecdotes, d'autant plus précieuses que vécues dans l'intimité du monstre sacré, elles révèlent des pans méconnus de sa personnalité complexe. "A ses côtés" est d'abord un hommage amoureux à un artiste d'envergure, mondialement célébré, par son épouse encore admirative. Mannequin chez Dior, Eliette née Mouret épouse Karajan le 8 octobre 1958. Frau Operndirektor, la femme du directeur de l'Opéra de Vienne, assiste à plus de mille répétitions, comprenant de l'intérieur les secrets de fabrication de l'une des baguettes les plus célèbres et les plus courtisées du monde. Forcément être aux côtés d'un artiste incontournable permet de côtoyer aussi les plus grands chanteurs, politiques, écrivains, pianistes, musiciens de l'heure. A ce titre le livre regorge de souvenirs d'autant plus passionnants qu'ils sont précisément restitués. Démission de l'Opéra de Vienne en 1964, avec moulte détails sur les faits de cette "rupture" musicale, (son départ est consommé avec deux représentations de La Femme sans ombre!), la fondation d'un nouveau festival à Salzbourg, (sa ville natale), le festival de Pâques (à partir de 1967), ... sont autant d'étapes d'une carrière fulgurante que l'épouse de Karajan a vécu de près, dans l'intimité et la complicité du chef. La vie aux côtés d'un musicien aussi exceptionnel s'accompagne d'avantages non négligeables: yacht et maison à Saint-Tropez, dîners mondains, cours de peinture, demeure familiale à Anif, en périphérie de Salzbourg... où défile la crème des politiques... les personnalités citées qui y sont reçues, donnent le vertige. Chroniqueuse des petites histoires, celles qui fondent la légende des grands hommes, Eliette von Karajan prend soin de brosser un portrait humain du chef, mais rétablit aussi nombres de contre vérités sur son compte. Pour souligner la valeur artistique de son époux, l'auteur précise quelques étapes essentielles d'un talent fait pour diriger, ce dès 1938, comme le remarque un critique de l'époque qui parle de "miracle Karajan", après avoir assisté à une représentation de Tristan und Isolde à l'Opéra de Berlin... la carrière de Karajan est jalonnée de rencontres artistiques passionnantes: celle avec Maria Callas fut électrique, d'une attraction aimantée (Lucia de 1956, Staatsoper de Vienne), et le livre est jalonné de tant d'autres, sujets de captivants commentaires.
Le lecteur se familiarise au fil des pages avec la personnalité du chef, faite de perfectionnisme, d'hyperactivité, d'exigence et aussi d'une certaine générosité, surtout envers les musiciens de ses orchestres (ne l'appelait-on pas, "la mère du régiment"!)
Eclairantes, les pages sur les rapports de Karajan avec les autres chefs: Furtwängler admiré sans retour, Toscanini adulé et rencontré, surtout Carlos Kleiber, marqué d'un doute croissant, fut peut-être le seul à admirer Karajan avec la ferveur d'un enfant électrisé (Kleiber, maestro à Munich, demanda l'autorisation à Karajan d'assister à ses répétitions au Festival de Salzbourg afin d'y suivre minutieusement les séances d'approfondissement des oeuvres)... travail avec les plus grands chanteurs de l'heure, Agnès Baltsa, Grace Bumbry, Leontyne Price, Placido Domingo, José Carreras, soutien pour les jeunes artistes tels Anne Sophie Mutter, Evgueni Kissin, ... Les souvenirs et témoignages sur les grands interprètes sont toujours passionnants, restituant sous la figure des artistes, l'humanité des individus. Outre la liste des enregistrements qu'elle préfère, tous attachés à une anecdote, Eliette von K. ajoute un texte non moins intéressant sur "Karajan et l'image"... il n'y est pas fait mention d'Hugo Niebeling qui réalisa pourtant le film le plus passionnant jamais réalisé sur un chef dirigeant la Pastorale (1969)... La mémoire a ses propres critères. Sélective, elle peut cependant être captivante. "A ses côtés" est assurément, en cette année commémorative, une lecture indispensable. Elvire James.
Eliette von Karajan: A ses côtés (éditions L'Archipel, 260 pages). A l'occasion de la publication du livre d'Eliette von Karajan, Deutsche Grammophon publie 1 cd du même titre, regroupant les enregistrements favoris de l'épouse du chef autrichien qu'elle commente et justifie dans son texte: au total 13 enregistrements prioritaires dont les Quatre derniers lieder de Richard Strauss avec Gundula Janowitz, Un Requiem Allemand de Brahms (1964), le Requiem de Verdi (1984, avec Agnès Baltsa, José Van Dam...), les Symphonies n°2, 5, 6 et 9 de Gustav Mahler...