LILLE PIANO(S) FESTIVAL 2022 – Concert de clôture : César Franck. Les Siècles, B Chamayou

lille-pianos-festival-2022-classiquenews-concerts-VIGNETTELILLE PIANO(S) FESTIVAL 2022. Concert César Franck – concert de clôture du dimanche 12 juin 2022 : Auditorium Nouveau Siècle. Bertrand Chamayou, piano – Les Siècles, FX Roth, direction  -  Aussi puissant qu’original, le programme de clôture sait aussi célébrer le bicentenaire César Franck 2022 – 200 ans de la naissance ce 10 décembre 2022 (LIRE notre dossier César Franck 2022 :
https://www.classiquenews.com/200-ans-de-cesar-franck-1822-2022-dossier-pour-le-bicentenaire-cesar-franck/ ).

Le Festival offre ainsi l’écoute d’une partition rare : « Les Djinns », dont le dispositif renouvelle à travers un canevas dramatique et poétique personnel, la relation du piano soliste et de l’orchestre enveloppant.
Franck, familier de la poésie hugolienne, détourne habilement le sens du poème original ; il diabolise légitimement les esprits démoniaques agissant en essaim pour mieux exprimer en fin de course, le triomphe du Bien (comme son poème-symphonie, Rédemption de 1873). Les Djinns d’après Les Orientales de Hugo (1885) servent en définitive la propre utopie musicale et spirituelle de Franck, soucieux du Bien triomphal. Vision spirituelle voire mystique qui partage une même idéalisation musicale et aussi un souci de l’architecture progressive avec… Liszt (autre grand réformateur de la forme symphonique). Bertrand Chamayou se glisse avec tact et intensité dans une partie où le clavier se fond dans l’urgence du feu orchestral, sans jamais briller, toujours pour accentuer, nuancer, ciseler continuité et déroulement du discours dramatique. La souplesse du jeu, les nuances des modulations, la clarté d’une digitalité soulignent combien le pianiste ravélien remarqué, réussit l’éloquence et la volubilité de l’écriture franckiste, tantôt ironique (affirmée, rythmique), tantôt comme enivrée malgré elle (sublimes élans mélodiques).
Tel jeu d’équilibre entre le clavier et l’orchestre, fusionnés sur le fil du flux onirique / dramatique, s’était déjà entendu dans les Nuits dans les jardins d’Espagne de Falla la veille au soir. Il n’y a guère qu’au Lille Piano(s) Festival qu’un questionnement même sur la forme des partitions affichées se présente ainsi; dans Les Djinns, chef et pianiste magnifiquement accordés, servis par une acoustique flatteuse qui souligne chaque timbre intense, acéré en un fourmillement idoine pour exprimer l’idée de l’essaim virevoltant, accomplissent le cycle poétique et mystique où le diabolisme fantastique du début s’efface grâce aux visions sublimées, transcendantes du piano chevaleresque et salvateur.

 

 

Bertrand Chamayou, Les Siècles jouent les Djinns et les Variations Symphoniques

César Franck, sublimé par les instruments d’époque

 

 

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Les Variations symphoniques (1886) attestent de la même esthétique… égalitaire. Le piano n’étant jamais mis en avant mais fusionné dans la pâte et le chant onirique de l’orchestre pour servir un même plan unitaire; un orchestre qui se révèle d’ailleurs en cours de soirée, d’une éloquence exceptionnelle, aux teintes et nuances rythmiques superlatives. Ce piano ensorceleur impose sa carrure beethovénienne (proche de l’aplomb pianistique du Concerto n°4), avant que naisse entre autre, avec une magie préservée, l’enchantement de la 6è variation, fontaine de tendresse inattendue dont Chamayou fait un instant de suspension enchantée. Le finale (Allegro non troppo) est une ascension irrépressible vers la lumière, la culmination idéale selon le mysticisme franckiste.
Le feu d’artifice instrumental allait pleinement s’épanouir dans le dernier volet du programme : la Mer de Debussy, « préludé » par un bis offert par Bertrand Chamayou (La fille aux cheveux de lin, d’une subtilité ardente et poétique). L’impressionnisme rutilant de l’orchestre fait le miel du concert lillois : claire démonstration des qualités et vertus de l’orchestre sur instruments d’époque : Les Siècles, invités pour clore l’édition du LILLE PIANO(S) FESTIVAL 2022. Sommet de l’inspiration debussyste après Pelléas, les 3 « esquisses symphoniques » de La Mer (1905) saisissent immédiatement par l’activité d’une texture détaillée, constamment scintillante, que le format spécifique des instruments d’époque, redéfinit dans un jeu d’équilibre où chaque couleur percute, assimilant la partition à une tapisserie 1000 fleurs, d’une constante effervescence.

 

 

 

La lecture affirme l’apport étonnant des instruments d’époque, d’autant que le son plus concentré semble redéfinir et renforcer l’unité structurelle du triptyque symphonique conçu (loin du littoral marin, en Bourgogne) par Debussy.
FX Roth souligne l’ossature de cette symphonie – l’unique de Debussy, en rétablissant le souffle et le lien d’un mouvement à l’autre : « De l’aube à midi sur la mer », est un commencement évanescent, déjà gommant toute accent trop linéaire, assurant l’ouverture et l’andante traditionnels ; puis « jeux de vagues » sonne comme un scherzo dont la texture dissout le temps et l’espace, d’une une vaste vibration purement atmosphérique ; picturale (à la façon de Turner et Monet), Debussy dilue son motif pour le rendre plus palpitant encore dans son évanescence orchestrale, comme si chaque timbre, ici magnifiquement détaillé et perceptible, composait chaque molécule de l’éparpillement liquide. C’est un festival de nuances instrumentales inédit qui plutôt qu’éparpiller le sens et l’architecture expressive, régénère à l’inverse l’activité et la structure de la seule symphonie de Debussy. « Dialogue du vent et de la mer » affirme dans l’imaginaire poétique du compositeur impressionniste l’opposition des éléments inconciliables mais pourtant inséparables : le vent furieux imprévisible ; l’eau tournoyante et ondulante – moins dépressives ou naufragées que véritablement tumultueuse ; jusqu’au coup de timbale final qui donne l’avantage au souffle d’Eole…
Musique atmosphérique, langage et esthétique révolutionnaires, La Mer fixe ce raffinement de timbres associé à un développement formel inouï : le propre de l’art français au début du XXè. Le résultat sonore est à couper le souffle et l’auditeur retrouve la sensation qu’il a pu éprouve à l’écoute du cd qu’ont enregistré Les Siècles il y a quelques années. Avec la vibration particulière du concert vivant. Mémorable. Photo : © Ugo Ponte / ON LILLE 2022

 

 

 

 

 

 

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