L’ÉDITO (janvier 2021). Diversité et excellence. Par Pelléas FOG.

orchestre-national-de-lille-alexandre-bloch-symphonie-8-critique-classiquenews-des-mille-symphonie-des-mille-lille-20-nov2020-classiquenewsEDITO (janvier 2021). Diversité et excellence. Le sociétal s’invite à la table de l’artistique. Par Pelléas FOG. Alors que le monde de la culture vivante reste sonné par son empêchement à poursuivre l’activité, covid oblige, un nouvel aiguillon frappe à la porte des ensembles artistiques : la diversité ethnique. Les ensembles de musique comme les compagnies de danse doivent refléter au plus près la diversité de la rue. Le thème n’est pas neuf : il avait déjà concerné en son temps, les programmes de télévision. Pour la musique en 2021, une nouvelle équation s’invite à présent : comment concilier excellence et diversité ?

 

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L’Opéra de Paris et le Wiener Philharmoniker à l’épreuve de la diversité. Depuis le temps, emblématique d’une tendance souvent décriée, que la scène lyrique, investie par les nouveaux metteurs en scène venus du cinéma et du théâtre, ne cessent de rapprocher la scène théâtrale de la rue, au prix d’actualisations souvent sauvages voire confuses, voilà qu’un sujet sociétal très actuel, envahit l’espace musical : la diversité ethnique. Il est juste de se poser la question de la représentativité et de l’équilibre ethnique au sein des plateaux artistiques, des ensembles instrumentaux, des distributions, et récemment des ballets de danseurs. Surtout lorsqu’il s’agit d’institutions financés par les deniers du contribuable (comme c’est le cas de la « grande boutique », comprenez l’Opéra de Paris).

 

 

La qualité artistique doit elle être sacrifiée
au nom de la diversité ethnique ?

Soyons divers et excellents !

 

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CINAMEN-opera-de-paris-classiquenews-video-concert-classiquenews-critique-operaLA QUESTION DE LA DIVERSITÉ A L’OPÉRA… En décembre 2020, son nouveau directeur, le canadien Alexander Neef a pris acte d’un manifeste signé en septembre 2020 par les salariés de l’Opéra (400 signataires sur 1895), soucieux de dénoncer l’absence criante d’artistes non blancs au sein de la troupe ou parmi les oeuvres du répertoire (« de la question raciale à l’Opéra national de Paris », texte écrit par 5 danseurs du Ballet) ; le directeur a répondu qu’il fallait s’interroger sur l’histoire et la tradition même du genre chorégraphique, quitte à écarter désormais certains piliers du répertoire ; non sans susciter de très vives réactions. Déjà à terre, depuis les grèves nées de la réforme des retraites, puis soumis à la fermeture des salles de spectacles, crise sanitaire oblige, l’Opéra de Paris doit aujourd’hui refonder ses valeurs identitaires et rassurer les partisans de l’égalité raciale au sein de l’institution. Et donc envisager probablement d’écarter certaines oeuvres clés comme La Bayadère (et sa danse des « négrillons »), Le Lac des cygnes et Casse-Noisette, chorégraphiés par Rudolf Noureev.
En écho à la « cancel culture » qui tend aux USA, à effacer désormais toute oeuvre ou tout auteur qui imposerait la suprématie blanche en reléguant les minorités, la France reçoit à son tour ce questionnement, fondé dans son approche critique, mais qui néglige ce qui compose l’identité même d’une nation et d’une culture : son histoire, ses particularités, admirables ou moins avouables, donc ses contradictions… Notre époque est à la réécriture ; quitte à nier la vérité de ce qui fut; ou de ce qui a été conçu. Les détracteurs de cette chasse aux sorcières n’ont pas manqué de souligner que le nouveau directeur de la première maison de France (par les subventions publiques dont elle bénéficie), étant canadien, a été d’une certaine façon imprégné par la culture américaine et son rapport à l’identité. Alexander Neef est-il prêt à sacrifier un pan entier de l’histoire de l’Opéra au prétexte qu’elle ne serait plus politiquement correcte ? Dans le cas du Ballet de l’Opéra, l’excellence technique comme l’identité artistique sont fondées sur l’école de danse : une tradition qui mêle au plus haut niveau, virtuosité et répertoire, c’est à dire un langage gestuel particulier, une typologie spécifique d’emplois, de rôles, de personnages. Autant d’éléments qui caractérisent aujourd’hui l’excellence du corps de ballet de l’Opéra national. Diversifier, oui ; censurer, non.

 

 

 

 

NOUVEL AN à Vienne : Un 1er janvier sans publicREPRÉSENTATIVITÉ DU PHILHARMONIQUE DE VIENNE… Plus proche de nous, c’est la question de la composition du plus célèbre orchestre au monde, le Philharmonique de Vienne / Wiener Philharmoniker qui a été critiquée lors de son dernier Concert du Nouvel An, le 1er janvier dernier, dirigé par le chef Riccardo Muti, et diffusé dans le monde entier via le petit écran (90 pays / 35 millions de téléspectateurs ce 1er janvier 2021). Spectateur de la retransmission planétaire, le trompettiste Ibrahim Maalouf questionnait la diversité (ethnique) au sein d’une phalange réputée traditionnaliste et que la notion de parité au sein des pupitres avait déjà ébranlé. A partir de 1997, le cercle jusque là exclusivement masculin s’est ouvert à la « diversité » : timide avancée… aujourd’hui, 19 femmes seulement au sein d’un orchestre de 140 instrumentistes. Certes on peut regretter l’uniformité qui règne au sein des pupitres viennois, cependant la notion d’équilibre identitaire ne devrait pas peser sur l’excellence du niveau artistique. Les critères d’acceptation au sein de la phalange orchestrale demeurent essentiellement artistiques et à l’aveugle (c’est le cas aussi de tous les orchestres professionnels) : le recrutement se fait sur l’aptitude musicale, en rien sur le fait d’être africain, asiatique, grand, blond, petit ou poilu, gay, hétéro, homme ou femme…
Agacée, la violoniste Zhang Zhang du Philharmonique de Monte-Carlo, a rappelé à sa façon, la prééminence salvatrice de l’artistique sur l’identitaire sociétal : « Peut-être M. Malouf l’ignore-t-il : le concours de recrutement des orchestres symphoniques professionnels est mené derrière un paravent. Le jury ne voit pas les candidats, il n’écoute que la qualité de la prestation. Les artistes sont choisis en fonction de leur musique, et NON en fonction de leur couleur de peau/genre/ethnicité ». Discipline, travail et encore travail… Ces valeurs il est vrai n’ont plus rien de sexy. Surtout dans un monde en péril, sans repères ni valeurs, où le discours officiel qui lisse et atténue en permanence, proclame que tout se vaut et inversement.
Et Zhang Zhang de conclure : « Laissez le Philharmonique de Vienne tranquille ! Vous voulez jouer avec eux ? Répétez !». On souhaite que tous les orchestres respectent à la lettre ce principe d’équité et de travail. La discrimination à valeur artistique égale ne devrait plus avoir lieu. L’avenir des orchestres passera évidemment par la diversité sans rien sacrifier ni de l’excellence artistique ni des particularismes qui fonde son répertoire. Un seul mot d’ordre : soyez fiers d’être qui vous êtes et travaillez ! Soyons donc divers et excellents.

Pelléas FOG
éditorialiste / classiquenews.com

 

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Illustration : ON LILLE / Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch © ON LILLE Ugo Ponte

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