Le Falstaff déjanté de BIEITO sur ARTE (2020)

Giuseppe VerdiARTE – Dim 31 mai 2020, 01h. FALSTAFF. Arte ne fait rien décidément pour favoriser le spectacle vivant et l’opéra en particulier aux heures de grandes écoutes. En une décennie, exit tous les spectacles lyriques dans l’après midi ou en prime time (sauf à l’occasion des festivals d’été comme Salzbourg… mais cet été qu’en sera-t-il réellement depuis l’annulation et la mise à l’arrêt de tous les festivals et les salles de spectacles?). Il vous faudra donc tarder chez qu’au petit matin (1h) de lundi 1 juin, pour visionner ce Falstaff mis en scène du catalan délirant et parfois déjanté Calixte Bieito, au début 2020.

Depuis Un jour de règne (1840), pas vraiment bien accueilli par le public, Verdi laissa de côté le genre strictement comique, préférant dès lors intégrer dans ses opéras dramatiques voire cynico-tragiques (Rigoletto) des airs ou des scènes fugacement mais intensément facétieuses ou légères jusqu’à l’insouciance… coupable (l’air « La donna è mobile » du Duc dans le même Rigoletto). Ainsi, avant Falstaff de 1893, œuvre ultime de l’auteur de La Traviata, il existe nombre de scènes comiques dans ses ouvrages majoritairement héroïques et sombres : le 2è finale d’Un Bal masqué ; surtout le personnage du frère Melitone, figure idéalement drôlatique et sincère, jaillissant dans le massif noir de la Force du Destin de 1862… (scène II de l’acte II, au monastère degli angeli où la coupable mais pure Leonora vient chercher asile…) – le personnage annonce celui du Sacristain dans La Tosca de Puccini (1900, acte I à San’Andrea della Valle à Rome) : bigot pieux mais obtus, bourré de tics de vieux célibataire endurci.
Falstaff créé à la Scala de Milan le 9 fév 1893 combine Les Joyeuses Commères de Windsor et Henry V de Shakespeare, légende royale anglaise, vainqueur à Azincourt (1415) grâce au preux des preux, John Falstaff : il faut voir le film récent (2019) de David Michôd (Le Roi avec l’excellent jeune acteur franco britannique Timothée Chalamet) pour comprendre et mesurer la stature du guerrier Falstaff.
Dans la légende, Falstaff est le compagnon des frasques et beuveries voire orgies du jeune Hal (futur Henry V) dans les ruelles d’Eastcheap à Londres. Cette vie populaire à l’écart de la cour de son père Henry IV l’usurpateur lui vaut par la suite une image plébéienne et étrangère au milieu des intrigues politiciennes.

Génie rossinien du Verdi octogénaire

Dans l’opéra de Verdi, rien de tel et c’est même tout l’inverse car Sir John Falstaff reste un rôle comique, truculent voire ridicule… mais sincère (ce qui le rend très sympathique) ; il y est minutieusement parodié et tourné en ridicule, son orgueil et sa superbe étant proportionnels à sa misère crasse ; le vieux magnifique qui se croît encore séduisant, qui est ce glouton écœurant, accroc à la viande et au beurre comme à l’alcool, est en vérité le dindon d’une farce à laquelle tout un village se prête bien volonté ; l’homme est ici prompt à ridiculiser, humilier, épingler sans compassion. Ce qui arrive à Falstaff (déchu, trempé dans la rivière à la fin du II) pourrait bien arriver à tous et la comédie de Verdi (et de Boito son librettiste), prend valeur de miroir universel ; il veut mieux rire de tout ce qui rend l’homme infect et barbare. Il faut croire aussi dans la poésie qui transcende la réalité du monde (l’illusion de la féerie nocturne dans le parc de Windsor qui est en réalité une parodie par Shakespeare de sa propre comédie du Songe d’une nuit d’été : un labyrinthe végétal enchanté, ses elfes et ses fées, destinés à tromper tous les hommes qui s’y perdent…). A la fin, Falstaff élucide la clé de la représentation et s’adresse directement à l’audience : « tout ici bas n’est que farce » ; le sérieux c’est d’en rire. Pour sublimer cette leçon de vie, Verdi, octogénaire, porté par la malice de Boïto, réinvente la langue de l’opéra, en un parlé-chanté d’une virtuosité habile, délectable, véritable polyphonie linguistique ou madrigal contrapuntique. Il y excelle rejoignant dans des ensembles époustouflant, la verve de Rossini.

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ARTE – Dim 31 mai 2020, 01h. FALSTAFF, opéra de Giuseppe Verdi (Allemagne, 2020, 2h10mn) – Direction musicale : Axel Kober – Mise en scène : Calixto Bieito – Avec : Ambrogio Maestri (Falstaff), Jürgen Sacher (Le docteur Caïus), Maija Kovalevska (Alice Ford), Markus Brück (Ford), Oleksiy Palchykov (Fenton), Daniel Kluge (Bardolfo) – Décors et costumes : Susanne Gschwender et Anja Rabes – Production : Euroarts

Connu pour ses interprétations flamboyantes – voire provocantes – , le catalan Calixto Bieito répond à l’invitation de l’Opéra de Hambourg. Pour cette production de Falstaff de Verdi, le metteur en scène entend provoquer les rires mais aussi célébrer l’humanité en  un véritable hymne à la vie.

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