Laetitia Le Guay: Serge ProkofievEditions Actes Sud

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Laetitia Le Guay: Serge Prokofiev

Le style de cette nouvelle biographique analyse au scalpel l’une des odyssées les plus singulières de l’histoire des compositeurs russes, l’itinéraire musicale de Serge Prokofiev, sensibilisé à la musique par sa mère pianiste, par Serge Taneïev et son premier professeur, Glière; puis élève au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, particulièrement doué au clavier. Dans la carrière du compositeur né en 1891, enfant unique et choyé comme tel, l’improbable se produit: à 45 ans, en mars 1936, l’auteur en vue en Occident et à l’Est revient “à la maison”, choisissant en mars 1936 de se fixer dans le pays natal sous joug stalinien… or alors que la Lady Macbeth de Chostakovitch est interdite (janvier 1936) et que le tyran soviétique fomente la future terreur contre les artistes avec son nouveau favori Jdanov, nouvel apôtre du “réalisme socialiste”. Dans le rang, Prokofiev qui a connu la liberté parisienne, séduit voire trompé par les sirènes du nouvel art socialiste, connaît lui aussi la terreur comme Chostakovitch et Khatchatourian… en 1948 (sa première compagne Lina est condamnée au goulag en février). C’était bien mal récompensé un auteur fécond dont plusieurs oeuvres et non des moindres obtiennent la validation du pouvoir (Prix Staline): 7ème Sonate pour piano (créée par Sviatoslav Richter, 1943), Yvan le terrible (1944), Cendrillon (1945). Le compositeur a également créé Pierre et le Loup (1936),Roméo et Juliette (1938) et a commencé son grand oeuvre lyrique, Guerre et Paix dès 1941… Outre la fureur des événements politiques, l’artiste se précise: adolescent “abrupt”, souvent ironique, dont les yeux bleus percent tout ceux qui le croisent, Prokofiev a néanmoins conservé une âme d’enfant, bercé par les marches (sa forme favorite, cf. victoire final de Pierre sur le loup…), un goût pour la structure claire, les rythmes marqués, les mélodies solaires. L’ironie de Prokofiev se mesure dans sa relation critique avec les modèles classiques (ne jamais faire de Glazounov, le comble des épanchements décoratifs et mièvres pour lui) dont il ne remet jamais en question l’équilibre tonal quitte à oser des cabrures harmoniques nouvelles, en un jeu formel à la fois percutant et éblouissant. Ecriture pour le cinéma (souvent strictement alimentaire), passion pour l’écriture lyrique (Guerre et Paix oeuvre malgré tout personnelle malgré l’obligation de se soumettre aux diktats du pouvoir, Les Fiançailles au couvent …); vie personnelle, mariage avec Mira Mendelsson (janvier 1948) quand une vague antisémite traverse l’Urss; rencontre sur le tard (dès 1947) avec Rostropovitch avec lequel il compose sa Sonate pour violoncelle… rien n’est laissé dans l’ombre pour ce portrait d’un homme qui s’est trompé, obéissant aux appels des politiques calculateurs (au final, ses tentatives pour faire représenter Guerre et Paix échouent de son vivant, et le compositeur referme une partition laissée en partie inachevée). Reste cet humour facétieux, parfois amer et aigre comme peut l’être celui de Chostakovitch qui colore sa 7è Symphonie (1952): l’ultime manuscrit qui sonne comme un aveu d’impuissance et de dénuement total. Ironie de l’histoire, Prokofiev s’éteint le 5 mars 1953, quelques heures avant Staline.
En plus du texte biographique, l’auteur ajoute une brève chronologie, quelques indications bibliographiques et discographiques, un index des oeuvres et des personnes citées.

Laetitia Le Guay: Serge Prokofiev. Collection Classica. Parution: janvier 2012. 256 pages. ISBN 978-2-330-00251-0. Prix indicatif : 19,00€

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