LA VRAIE VIE DE VINTEUIL… Entretien avec Jérôme Bastianelli

proustLA VRAIE VIE DE VINTEUIL… Entretien avec Jérôme Bastianelli. Grasset édite en mars 2019, une fiction musicale plus vraie que la réalité et dédiée à l’élucidation d’un mythe autant littéraire qu’instrumental : la Sonate de Vinteuil, invention romantique et romanesque que Proust utilise pour donner vie à sa recherche personnelle et enrichir l’étoffe romanesque de ses personnages. L’auteur Jérôme Bastianelli « ose » reconstruire à partir de sa propre connaissance du texte proustien, la vie supposée du compositeur le plus fameux et le plus mystérieux de la littérature française VINTEUIL dont le prénom serait Georges. En découle son roman inédit « La vraie vie de Vinteuil ». Un texte fictionnel, manifeste romanesque qui cristallise tous les caractères du romantisme musicale entre le XIXè et le XXè et fusionne selon un esthétisme précis les figures de Castillon, Fauré, surtout César Franck, icône centrale de cette évocation poétique majeure. Et si, sous Vinteuil, se cachait le secret du romantisme français le plus « authentique » ? Entretien exclusif pour classiquenews avec Jérôme Bastianelli, premier biographe de Georges V.

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CLASSIQUENEWS : Pour nourrir la vie supposée de Georges Vinteuil, de quels compositeurs réels vous êtes vous inspiré ?

vinteuil-livre-georges-la-vraie-vie-de-livre-critique-par-classiquenews-clicl-de-classiquenews-BASTIANELLI-CJEROME BASTIANELLI : Afin d’être cohérent avec ce que nous raconte Proust sur son personnage, je fais mourir Vinteuil à la fin du XIXe siècle (en 1895, plus précisément), à l’âge de 77 ans. Il a donc traversé tout le XIXe siècle et a pu nouer des relations, voire des amitiés, avec la plupart des compositeurs de son époque, et notamment avec César Franck (Proust disait lui-même, dans l’une de ses lettres, « Vinteuil symbolise le grand musicien genre Franck »). On croise aussi Saint-Saëns (bien sûr !), Fauré, Berlioz, Gounod, Liszt, Wagner, Bizet, et même Alexis de Castillon (qui aurait été l’élève de Vinteuil…), à la fois parce que le concerto pour piano de celui-ci est une œuvre formidable, à redécouvrir, et aussi parce qu’il était originaire de Chartres, où Vinteuil était établi. Certaines critiques de journaux après la création d’œuvres de Vinteuil m’ont été inspirées par de vraies critiques d’œuvres de Bizet (notamment Djamileh), et la supposée phrase de Vladimir Jankélévitch sur les dissonances tolérées dans l’œuvre de Vinteuil s’applique en réalité à la musique de Mompou. Mais la vie de Vinteuil est une vie originale, qui n’est pas directement inspirée par tel ou tel artiste.

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CLASSIQUENEWS : Pour vous, quelle esthétique incarne Georges Vinteuil dans le paysage romantique français ?

JEROME BASTIANELLI : On comprend à lire Proust que la musique de Vinteuil est audacieuse, mélodiquement et harmoniquement. Il faut donc imaginer une esthétique en rupture avec ce qui a précédé, ainsi qu’un goût pour les questions formelles, les formes cycliques, qui semblent avoir retenu l’attention de Proust. Par-delà leurs grandes différences, toutes les sonates qui ont pu inspirer Proust pour décrire celle de Vinteuil, de Franck à Lekeu en passant par Saint-Saëns, Fauré voire Pierné, montrent une esthétique commune, représentative du goût des compositeurs français, à cette époque, pour le duo violon/piano. C’est aussi, naturellement, l’esthétique que l’on doit prêter à Vinteuil.

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CLASSIQUENEWS : Que représente la Sonate de Vinteuil ? Est ce la quintessence de la musique française du XIXe ?

JEROME BASTIANELLI : Comme elle consiste en une sorte d’amalgame de plusieurs sonates écrites entre 1870 et 1910, la Sonate de Vinteuil peut en effet être vue comme la quintessence virtuelle de la musique française du XIXe siècle. Mais on sait que Proust citait aussi Wagner (prélude de Lohengrin), Beethoven (Arietta de l’Opus 111) et même Schubert comme compositeurs lui ayant inspiré telle ou telle description de la Sonate, donc la notion de « musique française » doit être prise avec précaution…

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CLASSIQUENEWS : En tant que lecteur de Proust, pouvez vous nous préciser le sens des épisodes liés à Vinteuil et sa Sonate dans A la recherche de temps perdu ?

JEROME BASTIANELLI : La Sonate de Vinteuil illustre d’abord une forme d’idolâtrie de l’un des personnages, Swann, qui va la considérer comme « l’hymne national » de son amour pour Odette de Crécy (Proust nous dit par exemple que « la petite phrase de la Sonate continuait à s’associer pour Swann à l’amour qu’il avait pour Odette »). C’est-à-dire qu’il va s’intéresser à cette œuvre non pas pour ses qualités intrinsèques, mais parce qu’elle lui rappelle son amour pour une jeune femme. C’est précisément ce que Proust appelle de l’idolâtrie, comportement qui peut nous empêcher de bien saisir la portée d’une œuvre d’art, son enseignement.

Elle est également le symbole de l’individualité de tout grand artiste, le fait qu’il porte un regard forcément nouveau sur le monde, son propre regard. Pour expliquer la singularité de Vinteuil, Proust nous dit en effet que « chaque artiste semble comme le citoyen d’une patrie inconnue, oubliée de lui-même, différente de celle d’où viendra, appareillant pour la Terre, un autre grand artiste ». C’est l’idée de Schopenhauer, reprise également par Ruskin (deux maîtres à penser de Proust), selon laquelle « l’artiste nous prête ses yeux pour regarder le monde ».

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LIRE aussi notre critique du livre : La Vraie vie de Vinteuil (Grasset)
http://www.classiquenews.com/livre-critique-jerome-bastianelli-la-vraie-vie-de-vinteuil-grasset/

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