Haendel à Londres (1710-1759)

Haendel à Londres

Né saxon, apprenti compositeur en Italie, Haendel s’impose sur la scène londonienne. A l’époque où Vivaldi lutte contre la concurrence des napolitains à Venise, quand Rameau éblouit à Paris, le théâtre français par son génie dramatique et musical, Haendel l’européen ne cesse de soutenir l’essor de l’opéra seria à Londres. Pari insensé, défi inhumain, pourtant relevé avec les honneurs et dans la souffrance. Maître du théâtre héroïque, tragique et même comique, opiniâtre autant que visionnaire, le plus grand compositeur anglais après Purcell, reste un dramaturge né.
La véritable histoire, celle qui fait avancer l’esprit humain, ne serait-elle au fond qu’une histoire de génies? C’est peut-être ce que l’on pourrait penser en contemplant l’évolution du fait lyrique en Angleterre. A peine tiré de l’ancienne tradition du masque, le public britannique découvrit avec Purcell, après Locke, la réalité du drame musical, ses possibilités, ses démesures poétiques et expressives. Mais hélas, l’Orpheus Britannicus meurt à 36 ans, en 1695. Dure loi de la vie: la fragilité des génies ne s’atténue pas avec l’expérience. Et même, le travail et la peine semblent user plus vite les facultés physiques de celui ou celle qui les portent. Après Purcell, point de salut. Le théâtre lyrique sombre, faute de successeur. Heureusement paraît Haendel, né saxon et pour l’heure, attaché à sa terre germanique.

L’éclosion d’un génie précoce

Très tôt, le compositeur dévoile une carrière d’entrepreneur et de meneur : impresario, homme de théâtre, dramaturge exigeant et perfectionniste, Haendel écrit ses premiers opéras avant ses 20 ans pour la scène hambourgeoise. Mais rien ne vaut le séjour italien. Aucun maître des arts, aucun penseur et concepteur d’envergure qui n’ait trouvé l’inspiration et la maturité de son style, sans la confrontation avec le motif toscan et romain, l’étude des anciens, la contemplation des ruines antiques. De Poussin à Subleyras, de Lebrun à Vouet, tous les artistes d’ampleur, peintres et musiciens, se sont trouvés à Rome ou à Florence. Entre 1706 et 1710, le jeune homme de 21 ans découvre Monteverdi, Vivaldi, Corelli, Scarlatti.
Germanophone, il assimule et adopte une autre langue, celle de l’opéra italien approfondi à Rome, Venise, Naples. A son retour, il est un compositeur de première importance, et obtient du Prince-électeur de Hanovre, le titre de Kapellmeister.

La scène londonienne

Très vite, Haendel réussit à rejoindre Londres pour y créer le premier opéra seria en terre britannique, Rinaldo. Premier ouvrage, coup de maître. Le coup d’éclat se mue en coup de foudre: Haendel s’est trouvé une seconde patrie. Il sera londonien. Son patron lui demande cependant de revenir en Allemagne, mais Haendel rechigne. L’histoire le sort d’une tension dangereuse: le Prince de Hanovre devient Georges Ier d’Angleterre. Ainsi le musicien tout en servant son maître peut rester en Angleterre.

Roi du seria

Le séjour londonien de Haendel se confond avec l’évolution du genre seria. Haendel supplante tous ses rivaux, Buononcini et Porpora. Serviteur d’un théâtre asséché et conventionnel, le compositeur naturalisé anglais, n’eut de cesse d’acclimater les rigueurs invraisemblables des livrets, la performance déconcertante des prime donne et des musici ou castrats, à sa propre conception dramatique. Du reste, même le genre populaire des Ballads opera tel The Beggar’s opera (l’Opéra des gueux) de John Gay (1727), pour rival qu’il soit à son encontre, compose en définitive, une sorte d’hommage à son génie théâtral car le livret parodie l’opéra haendélien, en lui reconnaîssant indirectement un statut indiscutable.
A Londres, Haendel compose près de 36 opéras et presque autant d’oratorios. La musique occupe une place privilégiée: c’est elle qui insuffle la véhémence et la tendresse des airs, le souffle épique des scènes mythologiques et bibliques.
Après Rinaldo, Giulio Cesare marque en 1724, un point culminant de son style mais aussi des équipes de chanteurs qu’il était capable de réunir: Senesino, l’un des musici les plus fidèles de son théâtre, chantait le rôle-titre, quand un non moins célèbre castrat, Gaetano Berenstadt, jouait Ptolémée. Ils avaient comme partenaires, l’immense Francesca Cuzzoni dans le rôle de Cléopâtre.

Affaires de divas

Disposant de tels interprètes, Haendel put sans encombre éblouir spectateurs et mécènes. Mais cela n’alla pas sans heurts, cris ni hurlements. La Cuzzoni refusa à plusieurs reprises de chanter des airs qui ne lui plaisaient pas. Haendel, capable de colères terrifiantes, sut recadrer l’arrogante écervelée qui, vaincue, chanta les airs de Cléopâtre, lesquels lui valurent un triomphe retentissant.
Usé par les caprices de divas incontrôlables, Haendel invita une nouvelle soprano, dès 1726, Faustina Bordoni, aussi mince et belle que la Cuzzoni était petite et pataude. La scène londonienne, dans un opéra de Buononcini précisément en juin 1727, porte encore le souvenir d’une joute assez inhabituelle, qui fit les potins du tout Londres des semaines durant: rivales jalouses, la Cuzzoni et la Bordoni qui jouaient dans le même opéra, se crépêrent le chignon sans grâce ni féminité, devant l’audience hébétée, dont la Princesse de Galles. John Gay dans son Beggar’s Opera a immortalisé cette jouxte de divas, quand ses héroïnes, Polly Peachum et Lucy Lockitt, se disputent le coeur de leur aimé, Mackie.
La Cuzzoni ne supportant pas que la Bordoni soit mieux payée qu’elle, partit, excédée, pour Vienne. Elle devait revenir à Londres en 1734 pour se produire sur les planches du théâtre rival de celui de Haendel, sous la direction de Porpora… aux côtés de Farinelli. De son côté, Faustina Bordoni épousa Hasse et rejoignit le vieux continent. Haendel pour son nouveau théâtre de Covent Garden jeta finalement son dévolu, en 1732, sur une soprano plus égale et équilibrée, Anna Strada del Po.
L’oeuvre de Haendel reste titanesque. Elle montre la détermination d’un homme passionné par le théâtre qui aurait disposé de conditions plus équitables et confortables hors d’Angleterre. Pourtant, souvent sur ses propres fonds, il dirige deux théâtres, d’abord le King’s Theatre ou Académie Royale de musique, jusqu’en 1728. Puis, reforme une troupe au sein d’une seconde Académie, mais doit encore affronter la concurrence d’un nouveau théâtre, l’Opéra de la noblesse qui a appelé Porpora afin de produire de nouveaux opéras, avec les stars de l’heure, l’infidèle et ingrate Cuzzoni, l’inacessible Farinelli qui ne chantera jamais dans le théâtre de Haendel.

Liberté de l’oratorio

Les 18 ans dernières années de sa carrière, avant sa mort en 1759 à l’âge de 75 ans, se concentrent sur l’avènement d’un genre dramatique, débarassé de toutes les contingences asphyxiantes de l’opera seria : l’incohérence des livrets, la tyrannie des chanteurs aux caprices ahurissants, la langue: l’italien qui demeura en définitive une barrière vis à vis du public londonien. Haendel se libère de tout cela en choisissant de perfectionner dans le genre de l’oratorio, l’expression des passions humaines mais sur le registre sacré.
Même dépourvus d’action scénique, ses oratorios en langue anglaise, diffusent une force dramatique exceptionnelle et la peinture psychologique des personnages choisis, dépasse souvent ce qu’il avait composé pour le cadre traditionnel des théâtres d’opéra.

Illustrations

Balthazar denner: portrait de Haendel, vers 1726/1727 (DR)
Un trio triomphal: Senesino, Cuzzoni, Berenstadt (DR)
Faustina Bordoni (DR)

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