Grétry: Andromaque (1778) France Musique: mardi 13 juillet 2010 à 20h

Joyau tragique

Le voici enfin cet enregistrement d’Andromaque de Grétry (1780), attendu, espéré après
la révélation de l’ouvrage, vécue au moment des représentations en
version de concert, à Paris et à Bruxelles (octobre 2009).
L’enregistrement réalisé en Belgique (Bozar de Bruxelles) fait suite aux
représentations assumées par Hervé Niquet et son
équipe: il profite donc de l’apprentissage et des répétitions
préalables. Le drame, joué dans sa continuité avait été un choc: veine
imprévue chez Grétry, ailleurs, roi des ariettes légères et courtoises
dans l’opéra-comique. La fureur et les tourments tragiques néo grecs,
équivalents à ce que réalise le peintre David en peinture profitent à
l’inspiration du compositeur doué d’une exceptionnelle sensibilité,
efficace, franche, âpre et concise. Le choeur final résonne d’une
terreur digne et majestueuse digne des reliefs antiques, avec cette
épaisseur sanguine qui donne la vérité des sentiments exprimés.
D’ailleurs, cette alliance de la grandeur “classique” et cette
profondeur du sentiment, que l’on ressent pré romantique, constitue
évidemment le génie lyrique de Grétry.
En 1780, avant la Révolution, Grétry, compositeur en cour, favori de
Marie-Antoinette, comme David, passe du délicat divertisant (L’Amant
Jaloux
, 1778) à l’épure édifiante et morale de la scène tragique:
il réinvente le genre de la tragédie en musique, sur les traces du grand
Racine, source inépuisable des vertiges émotionnels, avec un sens
éloquent de la catastrophe: tout conspire pour l’exacerbation des
caractères.
Sauvagerie, violence, et même exhibitionnisme de la
folie éclatent avec une franchise inédite. Mais le musicien sait
préserver la grâce d’une écriture mesurée: la mort par suicide
d’Hermione n’est pas exprimée par la princesse, rivale d’Andromaque mais
narré, en vois indirecte, par le choeur et Oreste. Souffle d’une
narration distanciée qui renforce la puissance suggestive de la musique
et du choeur (véritable voix collective qui palpite et se lamente,
commente et prend à témoin comme chez les grecs anciens). L’effet est
total, et l’intelligence de Grétry ainsi confirmée.

L’enregistrement met en lumière l’Hermione articulée, engagée de Maria
Riccarda Wesseling
, mezzo digne et nuancée, au français
admirable, comme l’est celui de Véronique Gens qui dans son album Tragédiennes 2 (1 cd
Virgin classics)
avait dévoilé le génie dramatique et linguistique
de Grétry. Quel tempérament! Sa folie s’embrase: c’est une amoureuse
désespérée, impuissante (Médée, Alcina, Didon…) qui s’abîme dans la
pulsion destructrice et se tue sur le cadavre de Pyrrhus.


Folie et suicide d’Hermione

Un peu en retrait l’Andromaque de Karine Deshayes, la
veuve d’Hector reste dans un voile sombre qui affecte la clarté de son
articulation; mais la musicalité de la tragédienne restitue aux scènes
d’imploration avec le choeur (début du III: sur la tombe d’Hector avant
ses préparatifs pour les Noces avec Pyrrhus), la tendresse digne du
personnage.
Les hommes sont corrects sans plus: étrangers à la projection
palpitante du texte, ils nous privent de ce mordant vocal intelligible
qui porte et réalise la construction tragique. Peu de nuances pour le
Pyrrhus raide et monolithique du ténor Sébastien Guèze
qui bien qu’articulé, a tendance à surjouer. Egale tenue pour l’Oreste
passionné du baryton Tassis Christoyannis qui nous
gratifie d’une belle prestation finale avec le choeur. Saluons justement
les choristes pour leur constance: véritable personnage permanent, la
voix collective apporte l’ampleur de la fresque, l’espace de l’arène
grecque, le souffle du drame.

Comme à Bruxelles et à Paris, les
instrumentistes du Concert Spirituel se montrent
souples et articulés. L’enregistrement réalise logiquement les apports
des concerts qui l’ont précédé. Le coffret est d’autant plus
recommandable que, fidèle à sa vocation scientifique, Le Centre de
musique romantique française Palazzetto Bru Zane à Venise, coproducteur
de cette résurrection mémorable apporte sa contribution substantielle
sous la forme du livre qui accompagne les 2 cd: en plus
du synopsis et du livret intégral, 5 chapitres complémentaires et très
documentés éclaircissent plusieurs sujets importants liés à la
révélation moderne d’Andromaque: aperçu biographique et
stylistique d’André Ernest Modeste Grétry (1741-1813), “Andromaque
en son temps: l’époque des révolutions”
, Evolution de l’opéra
depuis sa source racinienne, caractères propres à l’ouvrage de 1780 (“la
galanterie dans l’arène
“)… près de 50 pages de contributions
pertinentes sur l’auteur et son oeuvre atypique. Outre l’apport du
témoignage musical, la réalisation éditoriale est exemplaire.

André Ernest Modeste Grétry (1741-1813): Andromaque, tragédie lyrique.
Paris, 1780
. Karine Deshayes (Andromaque), Maria Riccarda
Wesseling (Hermione), Sébastien Guèze (Pyrrhus), Tassis Christoyannis
(Oreste)… Choeur et orchestre du Concert Spirituel, Les Chantres du
CMBV. Hervé Niquet, direction. 2 cd Glossa.
Sortie : avril 2010.

Mardi 13 juillet 2010 à 20h
France Musique
En direct de Montpellier

André-Ernest-Modeste Grétry
Andromaque

Tragédie lyrique en 3 actes (1778)
Livret de Louis-Guillaume Pitra d’après Racine
Version scénique
Judith van Wanroij, soprano, Andromaque
Maria Riccarda Wesseling, mezzo-soprano, Hermione
Sébastien Guèze, ténor, Pyrrhus
Tassis Christoyannis, baryton, Oreste
SWR Vokalensemble Suttgart
Le Concert Spirituel
Direction : Hervé Niquet

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