Gossec: Thésée, 1778-1781. RecréationFrance Musique, mardi 19 février 2013, 20h

Gossec


Thésée
, 1778-1782
Recréation

France Musique
Mardi 19 février 2013, 20h

Il a vécu à l’époque de Rameau, Mozart, Berlioz…
L’éclectique François-Joseph Gossec (1734-1829) aura traversé régimes politiques et esthétiques diverses où se précipitent les courants et les sensibilités nourrissant évolutions, transitions et enchaînements pour l’une des périodes les plus passionnantes de la musique française, de 1770 à 1830, soit de la fin du baroque aux prémices romantiques, du néoclassicisme marqué par l’essor des Lumières. aux premières crispations révolutionnaires …
Violoniste dans l’orchestre de la Pouplinière, Gossec en devient après Rameau et Stamitz, le directeur à partir de 1755: il n’a que 21 ans. En 1773, il dirige le Concert Spirituel et y élabore l’une des programmations les plus modernes en Europe. Il fonde l’école royale de chant en 1784 (50 ans) à l’époque de Marie-Antoinette, et sera nommé membre de l’Institut en 1795. Si l’on connaît surtout sa Messe des morts de 1760, Gossec laisse un catalogue très riche comprenant symphonies, musique concertante, musique de chambre et surtout deux tragédies lyriques qui confirment son génie dramatique, taillé pour la scène : Sabinus et donc Thésée.


Eclectique et moderne Gossec

Passionné par l’écriture lyrique, Gossec est un dramaturge original dont le génie s’exprime dans la maîtrise des étagements simultanés (choeur, orchestre, solistes), les mouvements et les contrastes; le souffle de la grande fresque y voisine la miniature et les confrontations psychologiques. Il compose dans tous les registres: veine comique, demi caractère et donc tragédies.
Quand le nouveau directeur Devismes est nommé à la tête de l’Académie royale de musique en 1778, pour un ” règne ” visionnaire et trop bref (déjà démissionnaire en 1779), Gossec malgré l’insuccès de son précédent Sabinus (1774, vite sabordé par la déferlente Gluck), est à nouveau sollicité pour écrire une nouvelle musique pour le légendaire Thésée de Lully (à partir du livret de Quinault).
Pour Devismes, il s’agit d’orchestrer une rivalité propre à susciter débats et réactions du public: le directeur entendait comparer le goût ancien et le goût moderne, en donnant Thésée, version Lully puis version Gossec. Une confrontation habile et spectaculaire bien dans l’esprit critique du temps comme, on aima comparer et opposer Gluck et Piccinni, puis Piccinni et Sacchini... ainsi Gossec allait être confronté à l’illustre Lully sur un thème héroïque et guerrier des plus délicats. A la même période, Devismes invite aussi Jean-Chrétien Bach, figure européenne de l’opéra tragique, en 1779 pour donner à Paris et Versailles, une nouvelle version d’Amadis (toujours d’après le livret de Quinault pour Lully).

Le Thésée de Gossec est prêt dès 1778. Mais l’ouvrage ne sera créé qu’en 1782 sous la direction du successeur de Devisme, Dauvergne dont Gossec avait été l’adjoint…
Le style trop guerrier et martial de Gossec dérange: dès l’ouverture en situation où le chœur et l’orchestre expriment les fracas de la guerre, où dès le début, le premier emploi féminin après Médée, Eglé s’enhardit au spectacle viril et guerrier, la partition regorge de vitalité et d’action, enchaînant et superposant duos, trios, chœurs et solos…
Les scènes sont contrastées et diverses, et l’emploi du chœur, permanent: chœur des prêtres, des combattants, des Athéniens, des Démons… Après Thésée de Mondonville (1765), – premier essai dans le genre de la réadaptation, puis les Armide de Gluck (1774), Roland (1778) puis Atys (1781) de Piccinni, sans omettre le fameux Amadis de JC Bach (1779), le Thésée de Gossec approfondit encore le nouvel éclairage sur les livrets de Quinault et Lully. Les critiques fustigent une mode discutable dont l’art d’accommoder les restes malgré le nerf de la musique moderne, n’empêche pas les maladresses. Or c’est mal connaître un style nerveux et trépidant qui vocalement approche Mozart et orchestralement, déploie des trésors d’orchestration. Gossec, symphoniste chevronné, qui a bien connu Stamitz, perfectionne son écriture orchestrale comme nul autre à son époque. La fresque néo antique, dans le style grec, à la façon de Poussin ou de David, concentre l’esthétique post gluckiste avec un nerf régénéré (Pantomine des Démons à l’acte III qui est celui du sadisme de Médée contre Eglé et Thésée).


Quinault “marmontelisé ” ou modernité de Gossec… ?

Grimm toujours vif et précautionneux regrette comme beaucoup qu’on “Marmontélise Quinault” selon une formule demeurée célèbre.
De fait, modernité oblige: l’action originale avec prologue est resserrée en 4 actes; plus de récitatifs secs mais un enchaînement d’airs avec orchestre en continu.
Notons dès le début, le coup de génie de Gossec grâce à l’ouverture en situation (premier exemple de ce genre avant Gluck et son Iphigénie) où le compositeur associe en un contraste saisissant déflagration de la bataille et chants d’action de grâce (chœur, orchestre)… Comme toujours si l’œuvre porte le nom du héros mythologique, c’est bien la figure de Médée, haineuse et barbare, amoureuse frustrée donc calculatrice, qui occupe le haut de l’affiche : cœur voué à la vengeance, celle qui vient de quitter Jason et de tuer ses propres enfants pour se venger de leur père, se concentre sur Thésée et son aimée Eglé auxquels la furie destine ses traits infernaux et terriblement vocaux (surtout au III, acte surnaturel, fantastique et infernal qui est aussi un huit clos entre Médée et ses victimes, Thésée et Eglé)… Recréation majeure. Résurrection d’autant plus passionnante que Guy van Waas et ses excellents Agrémens s’associent à une distribution lyrique de premier plan, auxquels le chœur de chambre de Namur, excellentissime dans cette production, apporte aussi sa contribution engagée.

Une œuvre clé. Gossec surprend ici
par le traitement hautement dramatique de l’orchestre : le père de la
symphonie en France convainc par son intelligence de l’orchestration
(flûte piccolo, clarinettes, trombones sont exploités pour leur palette
sonore expressive propre), sa science des étagements dans le traitement ”
spatial ” des effectifs (chœurs mêlés aux solistes, et même nettement
départagés à l’acte IV quand les armées infernales de Médée s’en prennent
aux Athéniens)…. tout cela dévoile un tempérament taillé pour le
théâtre qui sait traiter les situations avec panache, efficacité, et
souvent fulgurance. Le registre de Gossec en cela très fidèle à son
sujet reste la nervosité et la fièvre guerrière que rehausse encore la
figure centrale de Médée, plus barbare et haineuse que dans aucun autre
ouvrage à l ‘époque: après Gluck, avant Spontini et Cherubini, Gossec
est bien ce champion du pathétique vengeur et barbare: il n’y a guère
que Vogel quelques années plus tard (La Toison d’or, 1786) pour
développer un tel portrait féminin entre fureur et haine… Gossec et
Vogel préparent à la passion romantique pleinement aboutie de la Médée
de Cherubini (1797).
Le gluckisme de Gossec est évident; le compositeur nordique apporte en
France un net progrès poétique et expressif à l’opéra sous le règne de
Marie-Antoinette. La scène y gagne une nouvelle palette émotionnelle et
une esthétique en devenir: le couple amoureux (Eglé et Thésée) paraît
victimisé sous les traits agressifs de la furie; en Médée et ses forces
magiques infernales, il faut voir l’un des derniers rôle à baguette :
menteuse et barbare, celle qui avant Thésée a quitté Jason en tuant ses
propres enfants, redevient à la fin de l’action, celle que tout le monde
écarte et condamne: une entité dévoré par la jalousie et le meurtre;
avec Thesée dont le profil ardent, tendre et lui aussi guerrier n’est
pas négligé, Gossec tourne la page de la machine merveilleuse baroque:
il pose les jalons de l’opéra romantique. L’opéra indique aussi l’essor du chant français sous le règne de Marie-Antoinette: Thésée offre des airs et situations magnifiques au ténor dans le rôle-titre, cependant que Médée s’impose… comme le rôle d’Eglé, soprano lyrique tout autant richement coloré et dramatique: c’est elle qui fait avancer l’action, défend bec et ongles son amour pour le jeune héros, défait les intrigues de Médée et rétablit l’amour du père pour son fils…

François Joseph Gossec: Thésée, 1778. Les Agrémens, Guy van Waas, direction. Chœur de chambre de Namur. Virginie Pochon, Jennifer Borghi, Frédéric Antoun, Tassis Christoyannis, Katia Velletaz, Caroline Weynants…

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