Giaocchino Rossini: Le Voyage à Reims, 1825

Gioacchino Rossini
Le Voyage à Reims
, 1825

Facétieux Rossini à l’intuition jamais en reste d’un trait d’esprit.. souvent génial. Dans Le Voyage à Reims, le compositeur sait détourner avec élégance, l’ennui propre à une commande officielle. Son dernier opéra italien, qui lança aussi sa carrière parisienne donc française, traite tout sauf le sujet principal de la commande: le sacre de Charles X.

Une commande devenue comédie
D’un goût sûr, évitant la pompe et le cérémoniel, Rossini livre en 1825, une paritition qui ne représente pas la gloire de la monarchie française mais l’aborde par un biais détourné sur le mode d’une comédie sociale savoureuse, dans un contexte dont l’imprévu crée le comique de situation. L’opéra met en scène les péripéties d’une assemblée de gens très exceptionnels, aristocrates, notables, diplomates… en voyage pour le sacre du souverain français à Reims. Or ce qui ne devait être qu’un état transitoire et passager se révèle sujet à rebondissements, et le sujet principal de l’opéra. Le groupe d’individus synthétise toute la bonne société des années 1820 et comme à son habitude, Rossini peint des types forts caractérisés. A l’auberge du Lys d’or, un hôtel thermal qui devient étape d’un séjour imprévu, se retrouvent ainsi plusieurs tempéraments, chacun véhiculant histoire, désirs, passés complexes, exarcerbés par la situation que dévoile l’ouvrage, à la fois comédie de moeurs et miroir critique d’une société mixte. Une sorte de comédie humaine, transposée sur le mode musical.

Nous devons à Claudio Abbado d’avoir ressuscité la partition que l’on tenait pour perdue. A partir de la partition du Comte Ory (1828) qui reprend une partie non négligeable de la parition originale du Voyage, complétée par un corpus musical retrouvé à Vienne (correspondant à la reprise du Voyage en 1854), il fut possible de reconstituer la partition originelle que Rossini décidait de retirer des planches après la quatrième représentation, suivant la création au Théâtre-Italien, le 19 juin 1825.

Galerie de portraits

A l’origine, la partition exige de l’auteur ses intenses qualités de compositeur: il s’agit d’assoir sa réputation en France. De fait, la partition outre sa royal destination, était destinée aux meilleurs chanteurs de l’époque. Soit 18 solistes dont Giuditta Pasta (Corinne), elle-même. Mais Le Voyage ne fut pas qu’une tribune à virtuoses. Rossini échafaude un scénario et une intrigue certes spectaculaire mais aussi vraisemblable, surtout un excellent moment de théâtre. Le librettiste Luigi Balocchi s’inspire de Madame de Staël, royaliste reconnue, en particulier de son roman à la mode, Corinne (détesté de Napoléon). Dans le genre du romantisme à l’italienne, Staël raconte ses voyages européens et son éducation sentimentale. Chaque rencontre est le sujet d’une longue et fine description des types nationaux. Pour la création, l’opéra comprenait un ballet final, signé Milon (maître à danser de l’Opéra), employant 40 danseurs. La conclusion était une apothéose des rois de France, commande oblige. Représentée devant le nouveau roi, récemment sacré, Le Voyage fut créé à Paris, au Théâtre Italien, le 19 juin 1825, puis joué en public, les 23 puis 25 juillet devant une audience fièvreuse et nombreuse. Une ultime représentation fut acceptée par le compositeur, le 12 septembre 1825. Avec le recul, l’oeuvre de Rossini échappe totalement à son prétexte historique: le compositeur y dépeint à la façon de Balzac, la société monarchique de son temps. C’est aussi sur le plan musical, une oeuvre sur le genre lyrique lui-même: en offrant ainsi une scène à un collectif de chanteurs caractérisés, Rossini semble faire la synthèse des emplois vocaux: sopranos coloratoure, mezzo dramatique, ténors vaillants, comiques, barytons et basses chantantes… L’oeuvre mérite assurément d’être réestimée. Elle permet aussi, si la distribution suit les promesses de la partition, une exceptionnelle palette de personnalités vocales.

Synopsis

Dans l’Hôtel de Plombières
, rebaptisé pour des raisons royalistes lumineuses, l’Auberge du Lys d’or, plusieurs bons vivants, ayant profité des eaux thermales locales, décident de se rendre au couronnement de Charles X qui aura lieu le lendemain (historiquement, le 29 mai 1825 à Reims). La propriétaire de l’Hôtel, Madame Cortese, soucieuse de défendre l’image de son établissement dont les convives en partance pourraient être d’excellents ambassadeurs, mandate Magdaleine et Don Prudence, le docteur de la Maison, pour qu’ils encadrent et surveillent l’armée des serviteurs chargés d’assurer les préparatifs du voyage à Reims. La Comtesse de Folleville, parisienne obsédée par le dernier chic, s’inquiète de ce que sa garde robe ait été détruite dans le transport jusqu’au Lys d’or. Le baron de Trombonok, dilettante conciliant, s’affaire avec loyauté. Don Profondo, antiquomane, se joint à l’amiral Alvaro qui accompagne la marquise Mélibéa, jeune veuve polonaise d’un général italien. Le Comte de Libenskof, général russe entreprenant se dispute les faveurs de la belle Mélibéa, et défie même en duel Alvaro. Paraît alors, en véritable prophétesse pacifiste, la poétesse romaine, Corinne (référence explicite à la royaliste Madame de Staël) qui improvise, selon l’antique tradition des poétesses grecques, comme à son habitude, une ode de fraternité… (“Arpa gentil“….). Accompagnée de sa harpe, l’inspirée s’affirme telle un nouvel Orphée féminin…


Pendant que chacun espère le venue des chevaux pour transporter la fière troupe, Madame Cortèse observe Lord Sidney, rongé par un amour non déclaré pour la belle et impressionnante Corinne laquelle est accompagnée de sa suivante, une déliceuse grecque, Délia que la troupe réconforte car elle s’inquiète de l’évolution de la guerre des grecs pour leur liberté. Corinne doit aussi supporter la cour insistante que lui fait Belfiore, Casanova caricatural pour lequel la belle poètesse ne serait qu’un trophée de plus, dans une liste déjà longue de proies européennes. Don Profondo qui en pince aussi pour Corinne, tente de se distinguer en traçant le portrait des convices présents selon les objets de valeurs qu’ils transportent (“Medaglie incomparabili”…). Nouvelle terrible: les convives voyageurs apprennent qu’il ne reste aucun cheval disponible pour les mener à bon port, jusqu’à Reims. Ils ne pourront donc pas assister au Sacre de Charles X. Chacun décide de prendre la diligence quotidienne pour regagner Paris dès le lendemain matin: la ville s’apprête à fêter le souverain, après son sacre rémois. Mais, souhaitant célébrer coûte que coûte l’événement royal, tous organisent une fête le soir même au Lys d’or… Mais la querelle qu’oppose Libenskof et Mélibéa assombrit le tableau. Heureusement leur dissension s’atténue, et le duo amoureux roucoule de plus belle (duo: “D’alma celeste, oh Dio“…)


Final.
Dans les jardins de l’hôtel apprêté pour l’occasion, et payé sur la cassette que chacun destinait aux frais du Voyage à Reims (qui finalement n’aura pas lieu), se tient un somptueux buffet. Musiciens et danseurs se pressent à la fête. Le Baron de Trombonok propose de porter un toast à la famille royale: chacun s’empresse mais dans le style de son propre pays. Dans les diverses tessitures vocales préalablement caractérisées, Rossini expérimente les styles européens en fonction des nationalités ainsi réunies. Corinne souligne l’événement: la poétesse clame en l’improvisant, une nouvelle ode de son inspiration à la gloire du nouveau monarque de France, Charles X.

CD

Claudio Abbado, 1984


Enregistré lors du Festival Rossini de Pesaro, Abbado fait des miracles d’intelligence dansante et psychologique à la tête de l’Orchestre de chambre d’Europe. Le maestro mêle au brio de la direction qui détaille chaque idée rossinienne comme une pépite amusée, la cohérence de la troupe d’individualités. La distribution est d’une tenue exceptionnelle, articulant l’abattage rossinien avec naturel et style. Solistes: Katia Ricciarelli (Madame Cortese), Lella Cuberli (Folleville), Melibea (Lucia Valentini Terrani), Cecilia Gasdia (Corinna), Francisco Araiza (Libenskof),Lord Sidney (Samuel Ramey), Don Profondo (Ruggero Raimondi), Prague Philharmonic chorus. Chamber orchestra of Europe. Claudio Abbado, direction. (2 cd Deutsche grammophon, récemment réédité en juillet 2008 à l’occasion de l’anniversaire de Claudio Abbado. Collection économique, “Grand Prix”)

Illustrations: portraits de Rossini et de Charles X (DR)

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