ENTRETIEN avec le pianiste Gaspard Dehaene, à propos de “Vers l’Ailleurs”

Errances poétiques de Gaspard DehaeneENTRETIEN avec le pianiste Gaspard Dehaene. Sur un Steinway, préparé par Gérard Fauvin, le pianiste  Gaspard Dehaene livre pour le label 1001 Notes, son déjà 2è album : un programme ciselé, serti de pépites aux filiations choisies et personnelles où rayonne l’esprit libre du voyageur, de Schubert à Liszt, et de l’explorateur entre terre et mer, selon la passion de son grand-père, l’écrivain Henri Queffélec avec la pièce de Bruneau-Boulmier.  Ce nouveau cd est une invitation au plus beau des voyages : par l’imaginaire et le songe. Entretien pour classiquenews afin d’en relever quelques clés.

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CNC / Classiquenews : Selon quels critères avez vous réalisé la sélection de votre programme « Vers l’Ailleurs » ?

Gaspard Dehaene : J’ai veillé à plusieurs choses : l’enchaînement des tonalités, des caractères, des tempi, le tout de façon à préparer l’ouverture à la sonate D959, sommet de ce programme.  La pièce de Rodolphe Bruneau-Boulmier juste avant la sonate constitue une excellente pause. Rapprocher Schubert et Liszt est passionnant. Le premier est ce voyageur / « Wanderer » qui a exploré des mondes inédits par la pensée et l’écriture musicale ; le second, Liszt, lui, a contrario, a beaucoup voyagé. Sa Rhapsodie espagnole a été composée plus de 10 ans après une tournée en Espagne et au Portugal : c’est évidemment une pièce de virtuosité, mais pas seulement car elle affirme aussi un très grand potentiel poétique. Liszt y développe d’abord une série de variations sur la Folia (en une lente valse sérieuse, dans le grave du piano) ; puis c’est le feu d’artifice de la Jota (aragonaise), véritable jubilation pétaradante dont j’aime la légèreté chantante.

J’ai choisi la Sonate D959 comme l’aboutissement de tout le programme. Schubert est mort deux mois après l’avoir composée. J’y retrouve ce piano ample, profond, d’une richesse saisissante qui rappelle le lied comme le souffle symphonique, sans omettre le quatuor à cordes. Evidemment le voyage auquel nous convie Schubert est celui du temps, le temps de la vie, mais aussi celui de la durée, celle qui nous fait perdre nos repères géographiques !  L’Andantino est d’une tristesse poignante et aussi d’une audace visionnaire car Schubert (dans la partie centrale) y invente presque le principe du « cluster », ( procédé qui consiste à jouer plusieurs touches simultanément, sans le souci de l’harmonie ), avec des accords d’une violence inouïe, comme s’il s’agissait de cris déchirants. Enfin, peu après se déploie la tonalité de do dièse majeur qui est celle du renoncement, de l’adieu accepté, assumé. L’écriture relève d’une ambivalence schizophrénique, accordant mélancolie et acceptation du sort.

 

 

 

CNC : Pouvez-vous nous livrer quelques clés pour comprendre la pièce de Rodolphe Bruneau-Boulmier qui résulte d’une commande que vous lui avez passée ?

GD : La pièce a été composée pour moi. J’ai demandé à Rodolphe de m’écrire une pièce, et c’est lui-même, en tant que lecteur d’Henri Queffélec, qui a eu l’idée de ce titre (« quand la terre fait naufrage »). La partition évoque ce que l’on écoute et les impressions ressenties quand nous avons la tête sous l’eau, dans la mer… Comme une fantaisie, la pièce exprime le mouvement des vagues au dessus de soi, la sensation de bruits lointains, … C’est une évocation libre de l’immensité des mondes marins ; la dramaturgie enchaîne le zéphyr qui annonce la tempête qui elle-même s’accomplit en vagues et en rafles irrégulières… ; où les motifs semblent tournoyer sur eux-mêmes, où se dessine aussi la figure de la cathédrale engloutie, en particulier dans la conclusion qui sonne comme dévastée. Je pense que cette œuvre parle à notre imaginaire par sa puissance évocatrice !

 

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CNC : Comment s’est déroulé le travail avec le label 1001 Notes ?

GD : Vers l’Ailleurs est mon 2è album chez 1001 Notes. C’est la concrétisation d’un projet audacieux et original qui s’est réalisé grâce à l’écoute, la confiance et la compréhension dont m’a témoigné le directeur du label : Albin de la Tour. Une telle écoute est rare, et elle est d’autant plus appréciée. En plus de l’enregistrement proprement dit ; il a été possible de réaliser plusieurs clips musicaux, dans le prolongement de l’univers poétique du cd (1).

 

 

 

CNC : Quels sont les pianistes qui vous inspirent et pourquoi ?

GD : Il y a d’abord Arcadi Volodos pour son sens et sa conception très aboutis de chaque interprétation. A chaque lecture, il force l’admiration par son originalité et une compréhension souvent visionnaire. J’aimerai citer aussi Alfred Brendel ; j’ai pu joué devant lui la D 959 et cette expérience a été pour moi … traumatisante ; mais dans le bon sens du terme. Brendel m’a sensibilisé sur la ligne de chant, la conduite du legato, et la nécessité de ne jamais lâcher la tension. Enfin, j’apprécie Radu Lupu pour son lâcher prise justement ; ce qu’il réussit à exprimer, entre vécu et sonorité, relève d’une équation magique.

 

 

Propos recueillis en février 2019

 

  

 
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(1) vidéo réalisée à partir du second mouvement de la Sonate D 959, Andantino :
https://www.youtube.com/watch?v=V_Z4HDT8Y_c
Gaspard Dehaene – Franz Schubert Sonate D 959 en la Majeur/ Andantino – YouTube
www.youtube.com
https://festival1001notes.com/collection/projet/vers-lailleurs
Sortie de l’album vers l’ailleurs le 1er février 2019 : Disponible sur : https://open.spotify.com/a…
(durée : 8mn27)

 

 

 

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LIRE aussi notre critique complète du cd Vers l’ailleurs par Gaspard Dehaene, piano (1 cd 1001 Notes).

 

  

 

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