Entretien avec le chef Guillaume Tourniaire, à propos du poème lyrique en un acte, Hélène de Camille Saint-Saëns (1904)

Entretien avec le chef d’orchestre, Guillaume Tourniaire. De retour du Festival de Macerata (Italie) où il assurait la création de l’opéra de Marco Tutino d’après The Servant de Robin Maugham (juillet 2008), l’interprète évoque la partition qu’il a ressuscité pour le disque: Hélène, opéra en un acte de Camille Saint-Saëns, (1904), que fait paraître en août 2008 le label australien Melba records. La réalisation est une révélation discographique (première au disque) qui dévoile le génie d’un compositeur mûr, capable d’associer l’orchestre wagnérien aux subtilités d’une écriture psychologique. Le chef qui ne se produira pas en France avant septembre 2009 (!), évoque pour classiquenews.com, la qualité de l’oeuvre lyrique et ses nouveax projets dont les Quatre poèmes pour voix et orchestre de Louis Vierne, un nouveau joyau totalement inédit, là aussi, enregistré au cd pour Melba records.

Sur le plan de la dramaturge émotionnelle, la partition de Saint-Saëns éclaire-t-elle différemment le personnage d’Hélène?

Lorsque Saint Saens écrivit Hélène, il avait déjà à son actif une dizaine d’opéras. En choisissant, cette fois-ci, de rédiger lui même le livret (il ne l’avait pas fait pour ses ouvrages précédents), il allait imprimer à chacun de ses personnages un caractère particulier, déterminant. Le choix d’écrire une oeuvre concise (en un acte), resserrée autour de quatre protagonistes seulement (le choeur bien que présent est traité essentiellement derrière la scène), allait lui permettre d’accentuer, de cerner au plus près la personnalité de ses héros.
Si l’on met de côté le fait que le role d’Hélène est de loin le plus présent de la partition, il est aussi le plus complexe dans son écriture musicale.
Venus, accompagnée de sa cohorte d’angelots est nimbée d’harmonies suaves et chaudes. Pallas, dramatique et austère avec son choeur hurlant en coulisses, sa clarinette contrebasse, son orchestre militaire, nous évoque parfois de terribles moments de Samson et Dalila. Paris, fougeux et téméraire, surgit dans la partition en flots passionnés de cordes virtuoses et haletantes. Pour évoquer le personnage d’Hélène, Saint Saens déploie tous les artifices de son art.
Dès ses premières paroles, nous savons notre héroïne torturée par la passion. Son très bref récitatif “Où fuir, pour échapper à l’amour?” chanté a cappella contraste avec sa course éperdue symbolisée musicalement par les cadences hachées et harmoniquement complexes de l’orchestre. Dans un monologue écrit sur le mode d’un immense recitatif orchestré et saisissant de contrastes (scène II), Hélène évoque ses tourments, l’amour de son époux Ménélas (ce pourrait-être le seul “air”, ou numéro fermé de la partition, s’il n’était si court..), implore son père Zeus de l’aider à retrouver la raison, avant de vouloir mettre fin à ses propres jours. Saint Saens est alors maitre de son écriture, et va à l’essentiel des situations. Il passe comme chat sur braises sur de subtiles harmonies faussement simples, et dont la complexité apparaîtra plus au musicien professionnel qu’au grand public. Dans le premier duo Hélène/Paris (scène IV), l’orchestre devient alors le protagoniste. La passion qui dévore les amants déferle telle des vagues sur des rochers en de génials élans très virtuoses pour les cordes. On ne sait si le chant porte le propos musical, ou s’il n’est que le commentaire du discours orchestral. Ce n’est que dans le second et dernier duo (scène VI), que la mélodie reprendra ses droits, assimilant ici tout ce que l’école française avait alors écrit de plus sensuel. Depuis “Des astres de la nuit…” jusqu’à la course folle des deux amants vers l’Asie, Saint Saens écrit en une progression contrapuntique et dramatiques extraordinaires (c’est aussi un exploit d’orchestration!!), un crescendo musical toujours plus passionné, rapide, étourdissant, de six minutes environ, jusqu’à l’ultime scène. Une époque se clot (nous sommes en 1904) en assimilant de façon époustouflante, le lyrisme et les couleurs de l’école française à l’écriture orchestrale wagnérienne…

L’orchestre est-il un élément important?

Dans Samson déjà, Saint Saens avait montré la maîtrise orchestrale de son écriture. Ici, les effets de théâtre sont très nombreux. Dès l’ouverture, une fête retentit en coulisses. L’oeuvre qui ne dure qu’environ une heure, ne nécessite pas moins de quatre formations de scène différentes, dont un imposant orchestre militaire pour la scène V, durant laquelle Pallas évoque l’horreur de la guerre de Troie à venir. A l’exception de la scène III où Venus cherche à adoucir les tourments d’Hélène, et durant laquelle l’orchestre se fait volontairement esclave de la douceur mélodique, on pourrait presque (!) se passer des chanteurs pour comprendre le propos dramaturgique. Nous ne sommes bien sûr pas chez Wagner, mais de très nombreux thèmes, comme l’amour impossible, la puissance de Zeus, la passion des amants, la bienveillance de Venus, le château de Ménélas… pourraient à eux seuls éclairer l’auditeur dans la compréhension du livret. Et comment ne pas évoquer la magie du début de la scène VI, lorsque la musique de chambre vient apaiser le coeur des amants abasourdis par les prophéties de Pallas….

Quels aspects de l’écriture de Saint-Saëns, le poème lyrique Hélène met-il en avant selon vous?

On accuse Saint Saens depuis un siècle d’être académique, facile, voire réactionnaire…. Le poème lyrique d’Hélène pourrait à lui seul faire changer d’avis tous les détracteurs du compositeur. L’efficacité dramatique du livret tout d’abord nous fait regretter que Saint Saens n’ait pas plus souvent fait appel à son propre sens théâtral. A ce propos, la concision des scènes, leur contrastes, leur interdépendances sont aussi fascinantes. Mais ce qui est peut être la chose la plus étonnante de cette partition, c’est l’apparente fluidité de la musique. Tout semble couler sous un sens expressif très fin et très sûr, sans jamais paraître savant. Et pourtant… il suffit de s’essayer à chanter les premières phrases de Paris, pour se rendre compte que sous de fausses évidences, se cache une écriture d’une complexité redoutable. Analysons seulement la fin de l’écriture orchestrale de la scène VI pour réaliser avec quelle maestria le compositeur se joue des difficultés harmoniques et contrapuntiques pour écrire un bijou d’orchestration dont les deux minutes de musique sont d’une beauté à donner le vertige…

Quels sont vos prochains projets musicaux?

J’ai eu l’immense chance de rencontrer Maria Vandamme, qui est la directrice artistique du label Melba Records qui a produit l’enregistrement d’Hélène et de Nuit persane. Maria est une personne d’une rare sensibilité, d’une immense passion pour son métier, amoureuse de la musique française, et.. très curieuse de faire des découvertes! Elle m’a proposé d’enregistrer d’autres cd, et (c’est le rêve pour un musicien!!!) qui plus est, me donne une entière liberté avec le choix des oeuvres!!! N’est ce pas incroyable de la part d’une maison de disque aujourd’hui???
Notre prochain projet discographique est très proche, puisque je serai en Australie en septembre 2008, pour enregistrer (en première mondiale) avec le ténor Steve Davislim et le Queensland Orchestra de Brisbane, quatre poèmes pour voix et orchestre de Louis Vierne, Les Djinns, Psyché, Eros, et La Ballade du désespéré. Ce sont quatre poèmes d’une incroyable beauté qui n’ont jamais été joués depuis leurs créations… qui pourrait dire pourquoi? Il suffit de se mettre au piano quelques minutes pour en deviner les richesses, et être convaincu de leurs qualités!!
Je passe des heures chaque semaine à lire des partitions dont j’ignorais souvent jusqu’à l’existence. Grace à Maria Vandamme, d’autres belles endormies encore réouvriront les yeux et retrouveront le chemin des salles de concerts…..

Propos recueillis par Alexandre Pham, juillet 2008.

Lire notre critique complète du cd Hélène de Camille Saint-Saëns par Guillaume Tourniaire (1 cd Melba records). Au registre des “recréations discographiques”, Melba, éditeur australien qui s’est positionné sur le marché grâce à l’excellence de ses prises de son (sacd), et un récent Ring
wagnérien, en provenance de l’Opéra d’Adélaïde, au sud de l’Australie,
sous la direction d’Asher Fisch (cycle enregistré en 2006
, totalement chroniqué sur classiquenews.com), récidive ses prises audacieuses en ressuscitant l’opéra en un acte de Saint-Saëns, Hélène, créé à Monte-Carlo en 1904. La distribution non française bénéficie de la direction racée du chef d’origine provençale, Guillaume Tourniaire

Illustration: Guillaume Tourniaire © C. Parodi

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