ENTRETIEN avec Bruno Procopio : Les Variations Goldberg de JS BACH

brun-o-versailles-procopio-clavecin-rameau-goldberg-classiquenewsENTRETIEN avec Bruno Procopio : Les Variations Goldberg. Le gĂ©nie des grands interprètes se mesure dans la capacitĂ© de renouveler l’approche d’une partition ; de permettre aux auditeurs d’écouter la pièce comme s’il s’agissait de sa crĂ©ation : un jeu dĂ©sormais libĂ©rĂ© de toute contrainte, exprimant et cultivant la poĂ©sie pure… S’agissant des Variations Goldberg, dĂ©cider de les jouer, après tant de versions connues, pour piano ou pour clavecin, pourrait relever de la redite stĂ©rile. Or rien de tel sous les doigts de Bruno Procopio. Le claveciniste qui est aussi le chef fondateur du Jeune Orchestre Rameau (JOR) dĂ©livre une leçon d’articulation vivante, Ă  la fois lunineuse, reconstruite, d’une souveraine sĂ©rĂ©nitĂ© intĂ©rieure. A croire que c’est bien ainsi que le Comte von Keyserling, dĂ©dicataire du cycle, aimait l’écouter en ses heures d’insomnie. En enregistrant et publiant Les Variations Goldberg, Bruno Procopio permet d’envisager de nouvelles clĂ©s de comprĂ©hension d’un sommet musical que l’on croyait connaĂ®tre ; c’est aussi une expĂ©rience artistique qui marque un tournant en s’inscrivant dans le champs plus intime de la vie personnelle. ENTRETIEN avec Bruno Procopio : Les Variations Goldberg.
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CLASSIQUENEWS : Pourquoi enregistrer aujourd’hui votre propre lecture des Goldberg ?

BRUNO PROCOPIO : Jeune, quand on regarde l’Everest,… on se dit qu’un jour on va le gravir ; il faut se préparer, mais surtout, un jour, il faut y aller…

L’Everest, c’est toute l’Ĺ“uvre de Bach ; les Variations Goldberg ne dĂ©rogent pas Ă  la règle mais en les comparant Ă  d’autres intĂ©grales (les Partitas ou mĂŞme Le Clavier Bien tempĂ©rĂ©), les Godlberg ne sont pas forcĂ©ment plus difficiles Ă  aborder. L’image de l’Everest pour moi, c’est le fait d’aborder une Ĺ“uvres atypique, longue de plus d’une heure, sans pause et surtout, et ce n’est pas la moindre chose, le fait de connaĂ®tre beaucoup d’autres interprètes qui l’ont gravi avant moi. Donc les rĂ©fĂ©rences sont nombreuses et par consĂ©quent la question se pose vĂ©ritablement, pourquoi aborder les Goldberg aujourd’hui dans le cadre d’un enregistrement ? C’est bien lĂ  que se trouve la vraie question.

Avant d’enregistrer le recueil, j’ai beaucoup travaillĂ© les enchaĂ®nements et le rapport des morceaux entre eux. J’ai voulu prendre le temps de rĂ©flĂ©chir Ă  la façon d’unir certaines pièces par un caractère similaire, non seulement par les tempi mais aussi par la registration du clavecin, comme on pourrait envisager un groupe de sonates de Scarlatti, par exemple. Ce travail a Ă©tĂ© long et m’a poussĂ© Ă  une interprĂ©tation diffĂ©rente de celle conçue initialement. Pour garder la cohĂ©rence des blocs, j’ai dĂ©cidĂ© de jouer certaines pièces plus vite, avec des registres de Plein Jeu (4 pieds), lequels sont rarement entendus dans certaines variations. Les “points d’orgues” Ă  la fin des pièces ne sont pas systĂ©matiques ; cela m’a beaucoup aider Ă  constituer ces blocs de pièces.
Une telle vision apporte à l’œuvre une autre respiration mais surtout, grâce au choix des tempi, elle donne une nouvelle allure à certaines pièces, toujours entendues de manière similaire.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Pourquoi avoir choisi cet instrument et qu’apporte-t-il Ă  votre vision de l’Ĺ“uvre ?

procopio-bruno-JS-BACH-variations-goldberg-cd-critique-annonce-classiquenews-cd-clic-de-classiquenewsBRUNO PROCOPIO : Le choix du clavecin est la base d’une aventure discographique. Il faut à mon sens deux choses. Tout d’abord pouvoir maîtriser l’instrument choisi, c’est pour cette raison que j’ai utilisé mon propre clavecin ; j’ai enregistré le premier volume des Partitas en 2003 déjà sur ce clavecin. Ensuite, identifier ce que l’instrument choisi peut offrir à l’interprétation ; ce clavecin est un modèle flamand, copie de Ruckers, connu en Europe durant plus de deux siècles. Il s’agît d’un clavecin puissant, clair, dont les deux claviers ont des timbres différents, ce qui nous permet de mettre plus facilement en exergue le côté polyphonique des pièces à deux voix avec les mains croisées (variations 11, 14, 17, 20, 23, 26, 28). Ces pièces sont l’âme, l’exotisme même du recueil, aucune autre œuvre de Bach n’est composée de la sorte.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment s’est dĂ©roulĂ© l’enregistrement ? Avez-vous une anecdote autour de cette session qui reprĂ©sente bien l’ambiance ou ce que vous avez vĂ©cu alors ?

BRUNO PROCOPIO : Oui… mon père est décédé de la Covid durant les enregistrements ; cela m’a beaucoup impacté ; j’ai arrêté l’enregistrement… Quatre mois se sont écoulés. Puis, je suis retourné à Royaumont pour tout refaire, tout enregistrer à nouveau, avec un autre clavecin. J’étais changé… en quoi, je ne sais pas exactement. En tout cas l’accomplissement de ce projet marque un tournant dans ma vie musicale.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Comment comprendre le cycle dans son entièretĂ©, l’exposition de l’Aria prĂ©liminaire puis les Variations, enfin la rĂ©itĂ©ration finale de l’Aria ? Qu’est-ce qui fait selon vous la sĂ©duction et la cohĂ©rence de la partition dans son Ă©coute intĂ©grale ?

BRUNO PROCOPIO : Il ne s’agît pas de variations dans le sens romantique ou même classique du terme ; il n’y a pas un thème exposé dans l’Aria qui sera varié dans la suite du recueil. Il s’agît d’une simple pièce (Aria), ornée, embellie par une plume presque légère, sans prétention savante, intime, fraîche, en rien pompeuse. Les Variations se font par rapport à la basse, à l’harmonie de cette Aria, jamais sur sa mélodie.

Par contre le caractère savant de l’ensemble est indĂ©niable ; la conception du recueil est très sophistiquĂ©e : une variation sur trois est un canon… qui va en croissant – canon Ă  l’unisson, puis canon Ă  la seconde, Ă  la tierce, ainsi de suite… Nous trouvons Ă©galement une ouverture Ă  la française, qui marque la moitiĂ© du cycle et la variation 30 est une chanson populaire (Quodlibet) dont les textes seraient assez graveleux.

En sachant cela, nous avons alors une Ĺ“uvre complexe voire trop riche pour ĂŞtre perçue comme une seule Ĺ“uvre. Les seuls Ă©lĂ©ments assurant l’unitĂ©, en seraient le nombre de mesures et la tonalitĂ© qui restent Ă  l’identique pour toutes les pièces, Ă  savoir sol majeur ou sol mineur et toujours 32 mesures par pièce. Toute la difficultĂ© est d’apporter une lecture vivante et variĂ©e afin que l’auditeur ne soit pas tentĂ© d’abandonner l’écoute.

On peut imaginer que l’œuvre n’a pas été forcement jouée à chaque fois dans son intégralité à l’époque de Bach. L’Aria était une pièce connue et aimée de la famille Bach (livret d’Anna Magdalena Bach) et même du comte Hermann von Keyserling, celui auquel Bach a dédicacé le cycle ; Keyserling l’écoutait joué par Goldberg, claveciniste à sa charge, par séquences, selon l’humeur, pour distraire ses insomnies.
Plus que chercher la cohérence de l’œuvre, il faut chercher à l’animer.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Pourquoi jouer les Goldberg au clavecin quand d’autres les jouent au piano ? Qu’apporte concrètement le fait de les rĂ©aliser sur un clavier ancien ?

BRUNO PROCOPIO : Je les joue au clavecin car je suis claveciniste, c’est l’unique chose de vrai ! L’œuvre a été sans doute conçue pour clavecin, l’indication d’un double clavier est même signalée dans la partition mais après tout, elle est aussi défendable au piano comme à l’accordéon. Si au piano on ne cherche pas à imiter la sécheresse du clavecin ou le côté faussement détaché, l’œuvre peut sonner très intéressante. Si au clavecin, on ne cherche pas une interprétation trop lente, voulant donner un caractère savant, de laboratoire, l’œuvre y gagne de la même manière ! Il faut cultiver la simplicité, la fraîcheur,… faire chanter ses sublimes mélodies.

 

 

 

Propos recueillis en mai 2022

 

 

 

 

 

 

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ENTRETIEN avec Bruno Procopio : Les Variations GOLDBERG de Jean-SĂ©bastien Bach – Parution de l’album (physique et numĂ©rique) le 2 sept 2022 – 1 cd PARATY records

 

 

 

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ÉCOUTEZ un extrait du cd GOLDBERG VARIATIONS / Les Variations Goldberg de JS BACH par Bruno Procopio, ici :

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