Entretien avec AUGUSTIN LUSSON, violoniste, à propos de son dernier cd Jean-Marie LECLAIR

LUSSON augustin the beggar s ensemble critique cd leclair classiquenews aout 2022Entretien avec AUGUSTIN LUSSON, violoniste, à propos de son dernier cd, éloquente célébration du génie de Jean-Marie LECLAIR, réalisé avec The Beggar’s Ensemble…Virtuose et compositeur, Jean-Marie Leclair n’a pas seulement marqué la composition par son ampleur imaginative, la densité délirante de la forme, l’acuité même de la pensée musicale ; il aura réconcilié styles français et italien, fondé en définitive l’école française de violon au XVIIIè, atteignant des sommets que seul osera suivre voire égaler… Mondonville. Le violoniste Augustin Lusson en acrobate inspiré, dévoile le vrai profil d’un Leclair à réestimer : le génial inventeur, un pionnier et un visionnaire qui donna le premier ses lettres de noblesse au violon français. Entretien pour classiquenews.

_____________________________________

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Qu’est-ce qui vous plaît dans l’écriture de Jean-Maris LECLAIR ? Pourquoi avoir choisi ces 3 Concertos précisément ?

AUGUSTIN LUSSON : Je dirais d’abord que poser des mots précis sur l’écriture de Leclair est un exercice difficile voire assez loufoque. Rappelons que Jean-Marie Leclair l’ainé, avant de publier son premier livre de sonates en 1720, n’était absolument pas reconnu. La première place était sans doute occupée par Mr Baptiste (Jean-Baptiste Anet), éminent violoniste formé par Corelli lui-même et qui participa à l’introduction du violon italien en France. La particularité de Leclair, je pense, est qu’il fut le seul violoniste en France à avoir publié des concertos solistes pour violon pendant la période baroque. La dispute avec le goût italien faisant rage, le succès de ses œuvres n’était pas du tout garanti. Outre les aspects techniques poussés à l’extrême, Leclair connaît parfaitement son instrument, n’use jamais de virtuosité gratuite mais s’en sert pour construire une rhétorique à la fois personnelle et très sophistiquée.
Si il y a quelque chose à prendre en compte dans sa musique, je pense qu’il faut bien saisir qu’il était Maître Passementier, donc artisan, Maître de ballet (éminent danseur) et enfin, violoniste. Leclair était réputé pour jouer avec beaucoup d’exigence, visiblement un peu maniaque aussi, de la justesse par exemple puisque il passait visiblement beaucoup de temps à s’accorder pendant les répétitions. Il faudrait donc un mélange équilibré entre une extrême précision d’exécution, un rapport étroit avec la danse et un art du discours maîtrisé. Quel défi ! Comme dirait D’Aquin dans ces Lettres sur les hommes célèbres (1752) :
« Cet espèce d’algèbre devenu intelligible (…) »
Le point de départ de ce programme était le Concerto en sol mineur de l’op X qui est en fait son dernier. Il y a une telle densité d’écriture et une telle variété dans la structure des mouvements que personne à part Mondonville n’a osé faire plus . Aussi Leclair n’aime pas utiliser deux fois la même idée, on peut observer par exemple dans l’Andante du 6e Concerto que le thème principale n’est joué qu’une seule fois en tutti alors qu’il l’instrumente dès le début et le sur-découpe à la fin.
Les trois concertos ont été choisi pour faire en quelque sorte un court état des lieux de l’âge d’or de Leclair, déjà bien établi, d’abord les années 1735 à 1737 où la parution des Concertos op.7 et des récréations étaient annoncés en même temps dans le Mercure Galant, puis de retour en France jusqu’aux années 1745 où il publie son 4e et dernier livre de Sonates à violon seul ainsi que ses derniers Concertos.
Les 3 Arlequins de la pochette correspondent parfaitement aux 3 concertos enregistrés : Le premier en Ré mineur a ce côté espiègle ; le second est rayonnant / positif, tandis que le n°6 op.10 est plein d’acrobaties en tout genre (techniques, harmoniques, structurelles).

 

 

 

 lusson violon prodigieux entretien classiquenews augustin lusson

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Pourquoi avoir intégré aussi la Sonate de Barrière ? Comment dialogue-t-elle avec l’univers de Leclair ?

AUGUSTIN LUSSON : Je trouve en général qu’un disque composé uniquement de concerto (aussi sublimes soient-ils) peut devenir assez monotone par cet échange constant entre la partie soliste et l’orchestre. Finalement ce disque a été conçu comme un menu, le dessert étant une bonne raclette, formule famille nombreuse.
Nous le savons, beaucoup d’instrumentistes français se sont formés auprès de maîtres italiens. Leclair ou Barrière ne sont pas des exceptions à ce niveau là. En revanche Barrière fût à l’époque – un peu comme Jean-Marie – un des premiers à porter aussi loin les limites de son instrument. Ils développent tout les deux un lexique très personnel à l’intérieur de cette longue tradition du style français, enrichissant leur vocabulaire et en publiant des opus toujours plus audacieux. On peut se dire qu’ils ont tout les deux participé à cette réconciliation des goûts, lancé par Mr Couperin.
Aussi, un peu de graves ne fait pas de mal au milieu de tout ces violons.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : En quoi ce programme correspond-t-il à la ligne artistique de votre ensemble ?

AUGUSTIN LUSSON : Pour tout vous dire, ce disque n’était en fait pas prévu et s’est préparé en 4 mois. Je voyais ce projet se faire dans les 10 prochaines années mais les aléas on fait que… Notre travail cherche à valoriser et à faire découvrir les répertoires inconnus – Nous nous concentrons principalement sur le répertoire britannique, la théâtralité, l’art de la satire, les caricatures… Le travail du style français est différent car il faut tenir compte d’une très longue période et sans cesse recontextualiser les œuvres. Leclair porte une responsabilité sur la future génération de violoniste français. Cela a même abouti à l’école française de violon telle qu’on la connaît aujourd’hui
Personnellement, je trouve chez Leclair ce besoin d’émancipation, de recherches et une grande ouverture sur le monde. C’est ce qui nous plaît dans la plupart des œuvres que l’on joue. Nous aimons porter un regard sur un musicien et non un catalogue.
Aussi, cet enregistrement était l’occasion de nous confronter pour la première fois à un compositeur qui a tout de même beaucoup fait parler de lui et est tout à fait incontournable lorsque l’on pratique le violon dit baroque. Je ne suis pas sûr que nous en ferons beaucoup d’autres.

 

 

 

CLASSIQUENEWS : Une petite anecdote pendant l’enregistrement ou la préparation de l’enregistrement ?

AUGUSTIN LUSSON : Eh bien justement, pour une fois, l’enregistrement s’est déroulé sans encombres. C’était assez surprenant, nous avons même terminé précisément à l’heure.

 

 

 

Propos recueillis en août 2022
_____________________

 

 

 

Leclair Sonates LUSSON Beggar s ensemble cd flora critique cd review classiquenewsLIRE aussi notre critique développée du CD Jean-Marie LECLAIR par Augustin Lusson et The Beggar’s Ensemble :
Le violon du leader de The Beggar’s Ensemble, Augustin Lusson, a cette acidité souple, virtuose, libre, cette audace poétique, d’une constante justesse, à la mesure d’une écriture superlative. Les 2 premiers Concertos de l’opus 7 de 1737 (pour 2 flûtes ou 2 violons) affirment cette agilité à deux voix interchangeables, au service de cycles tripartites d’une volubilité harmonique et mélodique flamboyante…
https://www.classiquenews.com/critique-cd-evenement-jean-marie-leclair-concertos-the-beggars-ensemble-augustin-lusson-1-cd-label-flora-juin-2021/

CLIC de CLASSIQUENEWS été 2022
_____________________________________

 

 

 

 

 

 

Comments are closed.