Edvard Grieg: Pièces lyriques pour piano (Kreidy, 2011) 1 cd LDN (piano Erard circa 1867)

Voilà une lecture inédite et opportune dont les qualités: exigence philologique et grande intégrité interprétative réalisent l’accord toujours délicat des œuvres avec leur contexte sonore originel. Le pianiste libanais Ziad Kreidy (né en 1974) que la question des pianos historiques inspire, a choisi un piano droit (et s’en explique dans une courte notice éclairante à ce sujet). Le piano Erard 1867 choisi a d’évidentes qualités, celles qui font l’actuelle valeur d’un autre disque lui aussi d’une grande attraction organologique, celui de Knut Jacques relisant Chopin sur instruments d’époque et dans le salon parisien Pleyel des origines… (sur deux Pleyel, piano 1843 et pianino 1834.
1 cd Paraty)

La démarche ici et là restitue cet espace sonore si essentiel pour comprendre les oeuvres dans leur intimité et leur rapport au public; loin de la démonstration virtuose d’un Liszt, l’intimisme et la miniature s’inscrivent comme des clés fondamentales pour servir au mieux et au plus juste l’équilibre ténu des partitions.

S’agissant des Pièces lyriques de Grieg soit presque 30 épisodes indépendants aux climats idéalement sertis, le choix de l’instrument s’avère des plus judicieux, jouant des œuvres datant de 1867 justement à 1888.


mécanique esthétique

Le geste introverti et d’une grande liberté narrative (Au Printemps, plage 22), pudique et souvent idéalement nuancé de Ziad Kreidy accrédite une approche qui trouve une très juste intelligence de ton, entre la versatilité expressive des pièces dans leur ensemble et la maîtrise constante de la mécanique, elle très présente (trop pour certains) : craquements continus, inégalité de hauteur du son, inégalité de tempo (ici échappement simple et marteaux recouverts de peau…) rappellent combien les instruments des compositeurs romantiques étaient loin d’offrir le confort des pianos actuels (avec leur son égal et standardisé); mais c’est justement cette aspérité, cette instabilité structurelle, cette fragilité identitaire qui confèrent à l’entreprise artistique, son audace méritante; aux équilibres sonores restitués (nous dirions même conquis), leur éclat particulier.

Le piano parisien a été conservé avec toute sa mécanique d’origine (cadre en bois): sa résonance de palissandre évoque immédiatement l’époque des salons privés et la pratique confidentielle loin des salles de concerts.
C’est donc une immersion vers une authenticité qui reste supposée mais où l’intelligence millimétrée du pianiste traverse l’obstacle des moyens retenus pour extraire cette finesse et cette délicatesse au bout de sa quête interprétative: la diversité et la caractérisation des pièces de Grieg trouvent un ambassadeur habité par son sujet, véloce malgré la résistance de l’instrument et la présence de la mécanique; du matériau physique, les doigts savent libérer une matière musicale finement tressée dont la vérité et la grande sincérité de ton, éclairent les multiples failles intérieures des quatre cycles abordés (opus 12, 38, 43, 47). La sensibilité et la maturité du pianiste enrichissent la démarche. A mesure que l’on passe d’un cycle à l’autre, l’épure s’accomplit dans l’écriture, la gravité nostalgique (Mélodie, plage 25); autant de caractères dont l’instrument et l’interprète savent exprimer l’évidence croissante. Défi technique et digital, comme interprétatif, sont magistralement relevés. Le raffinement et l’inspiration de l’interprète nous font accepter la mécanique du clavier inconfortable comme l’une des données clés de cette lecture: bel accomplissement.

Edvard Grieg: 29 pièces lyriques opus 12, 38, 43, 47. Piano Erard, Paris circa 1867. Ziad Kreidy, piano. 1 cd LDN. Enregistrement réalisé en décembre 2012. Durée: 58 mn. Parution annoncée: le 10 octobre 2012.

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