Edinburgh. Greyfriars Kirk, le 18 août 2010. Festival international d’Edinburgh. Musique sacrée de Lisbone à Rio de Janeiro. Le Sans-Pareil : Bruno Procopio, direction.


Première escale
Le Sans-Pareil à Edinburgh

Le claveciniste Bruno Procopio a fondé un nouvel ensemble, Le Sans-Pareil Les musiciens navigateurs, dédié à la musique ibérique et à la musique du XVIIIème et du XIXème siècle du Brésil, son pays d’origine. En choisissant délibérément l’humeur vagabonde et les traversées riches en rencontres et découvertes, le musicien défricheur ne fait pas seulement qu’établir de nouvelles perspectives musicales: il dévoile surtout tout un pan du patrimoine musical brésilien insoupçonné.
Le premier concert de la nouvelle formation dont il faut désormais suivre pas à pas les escales et avancées conquérantes s’est réalisé lors du dernier festival d’Edinburgh. L’intérêt du programme, outre le geste nouveau des jeunes instrumentistes et chanteurs, met en lumière plusieurs œuvres inédites, récemment restaurées par des musicologues brésiliens dont Bruno Procopio aiment à s’entourer dans son travail de défrichement.


Edinburgh aux rythmes brésiliens



Programmé au Festival International d’Edinburgh (du 13 août au 5 septembre 2010)
, aux cotés des ensembles Elyma (Gabriel Garrido), The Tallis Scholars, The Sixteen ou Hespèrion XXI de Jordi Savall, et le même jour que l’Orchestre de Cleveland (dirigé par Franz Welser Möst), le Sans Pareil n’inaugure pas uniquement une première escale en pays britannique: c’est déjà une véritable et légitime reconnaissance d’un immense travail de redécouvertes qui s’offre désormais aux auditeurs.
La curiosité du public était même titillée: c’est devant une nef comble (Greyfriars Kirk d’Edinburgh) que le 18 août à 17h45 ont résonné les premiers accords de ce nouveau monde à réexplorer.

Capitaine au long cours, Bruno Procopio fait revivre aujourd’hui la fabuleuse épopée musicale entre le Portugal et le Brésil. Le parcours ainsi jalonné, a commencé dès 2005 -l’année du Brésil en France – quand Alain Pacquier, directeur du Centre International des Chemins du Baroque et du label K617, invitait le jeune claveciniste dans un programme visionnaire déjà dédié à la musique du Brésil colonial, puis repris à la Maison de la Musique de Nanterre.

Une deuxième collaboration s’est vite formée, avec l’Ensemble Turicum de Zurich dans un disque dédié à Marcos Portugal, enregistré pour le label Paraty en collaboration avec la Fondation Gulbenkian et la Radio Suisse DRS 2. Ce même programme Matinas do Natal de Marcos Portugal, Rio 1811, qui fut un coup de coeur de la Rédaction cd de classiquenews.com, sera donné en première française à l’église Saint-Roch à Paris le 1er février 2011. Là encore un compositeur majeur à redécouvrir d’urgence.

A Edinburgh, Bruno Procopio ne révélait pas seulement l’équilibre sonore et la flamboyance expressive de son ensemble: l’interprète et chef d’orchestre depuis l’orgue, savait colorer et nuancer toutes les facettes d’une musique extra-européenne dont le mordant, l’expressivité, les savantes architectures instrumentales et vocales égalent le génie des auteurs continentaux. Et même avec l’appareil critique qu’apporte la distance, cet exotisme purement indigène qui fait aussi la saveur spécifique des colonies, la musique ainsi dévoilée imposait force, fluidité, sensualité. De la fin du XVIIIè, le Sans-Pareil exprime la ferveur carioca, de Rio de Janeiro, l’élan mystique et la chaleur de l’incarnation collective.

Joyaux sacrés du Brésil

L’Ensemble ressuscite dans un programme ambitieux clairement intitulé Musique sacré de Lisbone à Rio (“Sacred Music from Lisbon to Rio de Janeiro”), aux côtés d’une Messe Brêve de Haydn, maître et modèle pour l’Europe et Outre-Atlantique, deux partitions courtes de Mulatto Brazilians, le Graduel et l’Offertoire de l’Esprit Saint de Miguel Teodoro Ferreira (1788-1818); puis ce fut surtout le sublime Magnificat de José Mauricio Nunes Garcia (1767-1830), compositeur prolixe et virtuose dont l’éclectisme original s’épanouit entre le classicisme et le romantisme. Le compositeur est assurément le pilier de ce concert découverte, festif et jubilatoire où l’exaltation n’écarte pas la profondeur: Nunes Garcia fut d’ailleurs l’un des maîtres les plus vénérés à la Cour portugaise de Rio. Il exporte avec finesse l’opéra à l’église avec un brio irrésistible.

L’approche du Sans Pareil favorise l’éclat d’une virtuosité individuelle: chaque musicien réalise sa partie seul, l’obligeant à se distinguer dévoilant souvent un vrai tempérament de soliste. Option légitime car comme le précise Bruno Procopio: “La plupart des chapelles au Portugal et au Brésil colonial n’avaient pas une choral et un orchestre, les œuvres étaient réalisées avec un musicien par partie. C’est dans cette direction que le Sans Pareil propose une vision plus ciselé des ces œuvres”.

José Maurício Nunes Garcia

José Maurício Nunes Garcia est sans doute le plus prolifique et talentueux des compositeurs du Brésil colonial; son parcours atypique et son apprentissage comme autodidacte singularise sa carrière et son profil: il a été le bibliothécaire de D.João VI dans sa bibliothèque royale à Rio; José Maurício y copie un grand nombre d’ouvrage venu du vieux continent, surtout les maîtres napolitains tels, Leonardo Leo, David Perez, Niccolò Jommelli. Sa culture est immense et son goût des plus sûrs. À partir de 1811 José Maurício est subordonné à Marcos Portugal, premier compositeur du royaume du Portugal et Algarve. L’amitié entre les deux compositeurs a permis à José Maurício de se perfectionner dans l’écriture italienne, savamment maîtrisée par Marcos Portugal.

Grâce à l’arrivée de Dona Maria Leopoldina de Habsburg en 1817, qui s’est mariée avec D.Pedro I, fils de D.João VI et futur empereur du Brésil, José Maurício étend encore sa connaissance très précise de la musique européenne: avec la venue de la princesse Habsbourg, il se familiarise avec la musique viennoise”, ajoute Bruno Procopio. “La présence de Sigismund Neukomm qui a séjourné à Rio de Janeiro de 1816 à 1821, est toute aussi décisives pour les auteurs brésiliens”, ajoute le directeur musical du Sans Pareil: “Neukomm a porté dans ces valises un grand nombre de musique de Haydn et Mozart”.

Le concert d’Edinburgh explicite cette assimilation géniale des standards européens sous la plume de Nunes Garcia. Bruno Procopio souligne combien le compositeur ainsi réhabilité a su développer une synthèse éblouissante entre la musique européenne et sa sensibilité propre. La vitalité ciselée du continuo, l’euphorie saisissante des quatre solistes, le nerf et le charisme du jeune maestro ont donné l’un des concerts les plus captivants du Festival international d’Edinburgh. Le Sans-Pareil: un nom désormais à suivre pour naviguer vers de nouvelles contrées sonores.
Edinburgh. Greyfriars Kirk, le 18 août 2010. Festival international d’Edinburgh. Musique sacrée de Lisbone à Rio de Janeiro. Luanda Siqueira, soprano. Sacha Hatala, alto. Daniel Issa, ténor. Geoffroy Buffière, baryton. Ensemble Le Sans-Pareil : Patrick Bismuth et Hélène Houzel, violon. Frédéric Baldassare, violoncelle. Bruno Procopio, direction.

Illustrations: Bruno Procopio, directeur musical du Sans-Pareil (DR). Nunes Garcia (DR)

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