Ce "Concerto in Dialogo" nous offre une passionnante confrontation de l'orant en quête de Dieu. Théâtre sans théâtralité, lyrisme sans pathos, justesse des instrumentistes à laquelle répond l'âme sensible de Salomé Haller, voici dans la discograhie des Folies Françoises un indiscutable accomplissement.
Toutes les Cantates de Bach s'inscrivent entre deux versants opposés sur lesquels l'âme fervente éprouve symboliquement en deux mouvements émotionnels, le cheminement de tout acte mystique: l'abandon inquiet voire la solitude angoissée, puis la sérénité recouvrée, celle du réconfort vécu dans la proximité du Christ. Chacun en fait l'expérience selon son coeur et son exigence morale. Il importe aux musiciens d'exprimer une théâtralité recueillie qui sans être outrée ou maniérée, doit surtout articuler dramatiquement le texte. Musique rhétorique, éloquence musicale: chaque cantate déroule en cadres parfaitement explicites ce qui est désormais emblématique de la perfection des oeuvres du Director musices de Leipzig. Patrick Cohën-Akenine avant de livrer pour le Festival de Sablé 2008, sa restitution des fameux 24 Violons du Roi, s'intéresse ici à trois partitions sacrées, propre aux années 1720, quand Bach éveillait les consciences religieuses à Leipzig. Les BWV 32 et 57 (respectivement datée de 1726 et 1725), confirment les deux versants psychologiques dont nous avons parlé.
Par la voix magnifique en inflexion, articulation et surtout engagement de la soprano Salomé Haller, l'Ame se perd, erre accablée, loin du Sauveur. Face à elle, en un dialogue présenté comme l'élément clé du programme, le Christ de la basse Stephan McLeod, manque singulièrement de présence, et sa projection linguistique n'accroche jamais la puissance du verbe qui doit se faire incarnation. Le chanteur n'éprouve que rarement l'accomplissement de la liturgie textuelle, à la différence de Salomé Haller de bout en bout vibrante et palpitante (écouter en particulier son chant d'un angélisme extatique dans le dernier aria de la BWV 49... La ligne et la couleur vocale exprime la ferveur du croyant illuminé par la grâce divine. A contrario, la basse nous semble souvent trop mondaine et élégante pour incarner ce Jésus, intensément et sobrement humain et divin, vers lequel toute la musique, chant et orchestre, se fait hymne ardent, aspiration radicale (défaut du casting?). L'album profite évidemment de la présence de l'orgue de l'église de Pontaumur (Auvergne) qui fidèle copie de l'instrument dont joua Bach à Arnstadt, sa ville natale, apporte la couleur spécifique de son diapason d'un ton plus haut, à 465hz, comme à l'époque du compositeur. Outre ces aspects musicologiques et organologiques, le geste des Folies Françoises relève le défi de la piété d'un Bach aussi articulé et complexe que la langue des oratorios et opéras italiens contemporains. Par la prestation de Salomé Haller, le bénéfice du superbe orgue auvergnat (l'enregistrement s'est déroulé dans l'église qui l'abrite), en particulier dans la sinfonia de la BWV 49, qui est un véritable mouvement concertant dévoilant les couleurs de l'instrument (6 minutes de performance convaincante), ce "Concerto in Dialogo" nous offre une passionnante confrontation de l'orant en quête de Dieu. Théâtre sans théâtralité, lyrisme sans pathos, justesse des instrumentistes à laquelle répond l'âme sensible de Salomé Haller: voici dans la discograhie des Folies Françoises un indiscutable accomplissement. A posséder, et à écouter avec la même curiosité que leur récent Rigel (Hiérodrames, 2006. K 617).
Jean-Sébastien Bach (1685-1750): Concerto in Dialogo. Cantates BWV 57, 32 et 49. Salomé Haller, soprano. Stephan McLeod, basse. Orgue, François Saint-Yves. Les Folies Françoises. Patrick Cohën-Akenine, direction.