Cambreling disposant d'une phalange jubilatoire, fait valoir, avec analyse et souffle, contrastes vertigineux et même fulgurance, l'esprit chorégraphique des trois partitions choisies. Strawinsky, Debussy, Dukas ont rarement trouvé ambassadeur plus inspiré
Voilà un album en tout point indiscutable qui témoigne de la maestrià d'un chef, si injustement décrié en France, dans la fosse de l'Opéra national de Paris, Sylvian Cambreling, pendant son activité parisienne, comme chef le plus fidèle au directeur Gérard Mortier. Le programme tout d'abord stimule l'appétit des symphonistes affûtés. Voici en matière de musique chorégraphique et de musique orchestrale en général, trois fleurons inestimables. Le Sacre de Strawinsky (29 mai 1913) dont l'impact réformateur (et son parfum de scandale) est comparable aux Demoiselles d'Avignon de Picasso (1907), est une suite de déflagrations abruptes, de tableaux contrastés même convulsifs. Disposant d'une phalange exceptionnelle, aux couleurs et à la clarté dynamique exaltantes, Cambreling souligne ici le rituel dyonisiaque, la sauvagerie animale et primitive, le flux volcanique et violent, sanguin et furieusement païen du manifeste de Strawinsky, une partition aussi sublime que provocante. On ne sait quelle facette de l'approche louer en particulier: le relief des pupitres (bois, cuivres, cordes), la souplesse et le "fini" de la sonorité, la corde raide des accents enchaînés... grâce encore une fois à un orchestre magistral. D'une première écoute, le flux nous semblait analytique, parfaitement "décrit", mais dilué. Au final, la succession des tableaux fait entendre la clameur énergique, syncopée de la rage chorégraphique: ivresse, vertiges paniques, désespoir empoisonné, hallucination: tout y est. En sculptant la courbe convulsive de chaque scène, Cambreling sert au plus prêt l'esprit du Sacre: musique de rage et de délire, hypnotique et d'une furieuse vitalité chorégraphique.
Avec Jeux (15 mai 1913) de Debussy, même sûreté du geste. Mais à la coupe sêche et fulgurante du Sacre, répond la densité harmonique d'un Debussy énigmatique, presque nonchalant dont la partition fut créée quelques jours avant celle de Strawinsky. Manifeste de la finesse et de l'allusion, Jeux est un chef-d'oeuvre de transparence et de texture à la fois aérienne et liquide, auquel le chef apporte un soin constant. Cette épiphanie de l'instant dont a parlé Boulez, admirateur inconditionnel de l'oeuvre, est ici approchée sans détours: le chromatisme de l'orchestre est somptueux, la palette de couleurs, foisonnante et ciselée. Enfin, La Péri de Paul Dukas, autre chef-d'oeuvre de raffinement orchestral égalant Ravel et Strauss, confirme l'acuité de la baguette. La somptuosité de la texture là encore, emporte l'adhésion. La partition fait partie avec la Symphonie en ut majeur, l'opéra Ariane et Barbe-Bleue, des rares manuscrits "autorisés" par l'auteur. Les autres furent sans ménagement sous l'action d'un scrupule radical, jetés dans les flammes quelques semaines avant sa mort. Il s'agit là encore d'une oeuvre conçue vers 1912-1913 pour les Ballets Russes de Serge de Diaghilev. Nervosité, fébrilité, transparence, les instrumentistes expriment la pureté cristalline de la musique de Dukas, hissée par le désir de sublimation. La Péri est une âme damnée n'aspirant qu'à s'élever pour atteindre le Paradis. Cambreling éclaire et l'orientalisme féerique du sujet et la danse empoisonnée, l'élan ascensionnel et le poids des fautes commises. Superbe de bout en bout. Il s'agit d'un premier volume consacré aux Ballets Russes. On attend les chapitres suivants (dont de non moins inestimables Ravel), avec grande impatience.
Igor Strawinsky: Le sacre du Printemps, 1913
Claude Debussy: Jeux, 1913
Paul Dukas: La Péri (1912-1913)
SWR Sinfonieorchester Baden-Baden und Freiburg
Sylvain Cambreling, direction
Guillaume-Hugues Fernay -
jeudi 30 août 2007