Moins action amoureuse que fable mythologique aux lectures et symboles mêlés, La morte d'Orfeo révèle, grâce à la lecture jubilatoire d'Akadêmia, le feu dramatique de Stefano Landi, fondateur de l'opéra romain au début du XVII ème siècle.
Homme dévoré par sa passion, chanteur et instrumentiste d'une irrésistible virtuosité, entre déchirure et idéal, Orphée impose toujours la vérité fascinante de son mythe. 2007 marque les
400 ans de la création de l'opéra conçu par Monteverdi en 1607 (et par là même, les 400 ans de l'opéra tout court). Nous accueillons donc avec d'autant plus d'attention cet inédit de
Stefano Landi, composé après le chef-d'oeuvre montéverdien de 1607, douze ans après lui, en 1619. Nous sommes à l'aurore des créations lyriques, dans cette période d'expérimentation baroque qui voit peu à peu se perfectionner le théâtre vocal et dramatique. Landi, familier des références érudites, proches des milieux lettrés, s'intéresse aux nombreux aspects du mythe orphique.
François Lasserre aborde une oeuvre complexe et riche, entre passé et modernté, dont le propre offre plusieurs lectures du chantre et chamane de Thrace. A ce titre le tableau II est révélateur: Orphée y paraît en disciple des mystères dyonisiaques mais aussi comme celui qui refuse l'amour des femmes et devient disciple d'Apollon. Le continuum, musical et dramatique, plus riche qu'il n'y paraît, pourrait dérouter les interprètes, changer leur audace en désastre. D'une abondance de symboles, d'une diversité théâtrale (profusion de personnages gravitant autour du poète à la lyre), les interprètes font une dramaturgie flamboyante, musicalement aboutie, conduite par un juste dosage des options vocales. En 1619, Landi trentenaire, échafaude avant son oeuvre magistrale autant que monumentale (Il Sant'Alessio, 1632), une partition double, pluridimensionnelle. Ecrite à Padoue, l'oeuvre est dédicacée à Alessandro Mattei, alors que le musicien était au service de Scipione Borghese. La morte di Orfeo se souvient indiscutablement des pastorales orphiques qui l'ont précédée dans le contexte toscan, entre Florence et Mantoue, signées Peri et Caccini (Euridice, 1600), Monteverdi (Orfeo, 1607), Belli et Chiabrera (Orfeo dolente, 1608). Mais à l'intrigue sentimentale, qui s'appuie sur le couple Orfeo/Euridice (quasiment absente chez Landi), nous voici confrontés ici à une profusion de tableaux et de climats différents, dont chaque action met en relief un aspect du mythe central.
Akademia sculpte avec sensibilité et sans emphase, l'exceptionnelle érudition musicale ( en particulier instrumentale) du compositeur et s'adosse à une galerie de vocalitàs très en phase avec ce répertoire, propre au premier baroque, qui voit avant l'essor de l'opéra vénitien (1637, quand l'opéra public prend son essor dans la ville du Doge), les opéras et oratorios romains conduire l'évolution du théâtre lyrique: choeurs complexes à la fin de chaque acte, veine satirique rompant l'ennui du fil tragique...
Emblématique de toute l'approche, l'enchaînement des actes IV et V qui fait paraître une théorie de chantres hallucinés, troublés et démunis, dans l'épreuve du deuil, de la mort, de la souffrance, de la trahison aussi (puisque Eurydice ne se souvient plus, aux Enfers où elle a bu dans le fleuve de l'oubli, de son ancien amant!)... Déchiré par les ménades, Orphée erre sans raison ni sérénité (sensible Cyril Auvity), plus encore, échos fraternels à son insondable descente funèbre, Philène (ardent et fragile Jan van Elsacker) qui peint le récit de sa mort, et sa propre mère Calliope (Guillemette Laurens, non moins habitée), entonnent une marquante tragédie de larmes.
Mais la mort d'Orphée n'est qu'une marche vers les délices du ciel car c'est bien l'immortalité qui l'accueille au terme de cet opéra mythologique, une apothéose finale à laquelle tous les effectifs réunis autour de Françoise Lasserre apportent nerf et conviction, lyrisme et engagement. Dans le sillon tracé par Il Sant'Alessio (Christie, HM), cette Morte di Orfeo, convaincante autant qu'inédite, enrichit magistralement la discographie. Superbe exhumation!
Stefano Landi (1586/87-1639)
La morte d’Orfeo, 1619
Tragi-comédie pastorale
en cinq actes
Créé à Padoue
dédicacé à Alessandro Mattei
Livret du compositeur (?)
Cyril Auvity : Orfeo,
Guillemette Laurens : Teti, Calliope,
Jan Van Elsacker : Ireno, Fileno
Dominique Visse : Bacco, Caronte
Akadêmia
Françoise Lasserre, direction