Le propre des Dissonances: accorder leurs singularités plurielles pour offrir une sonorité riche, active, palpitante. Schönberg, Strauss, deux mondes étrangers, aux dates opposées mais que tout rapproche finalement. Une lecture incarnée et sensible qui rétablit la parenté de deux partitions phares.
Les Dissonances: un nouvel ensemble de chambre, à géométrie variable, (où l'on repère entre autres, l'altiste Jean-Paul Minali-Bella; les violoncellistes, François Salque et Ophélie Gaillard) fusionné et homogénéisé par la fougue de son "premier violon" et initiateur, David Grimal (lequel joue le Stradivarius "Ex. Roederer" de 1710). Dans La nuit transfigurée comme dans Métamorphoses, les instrumentistes suivent une corde raide, ténue, fragilisée, assurant coûte que coûte le souffle d'une pulsation haletante et chancelante puis grave et sombre. C'est une traversée dans les profondeurs des Ténèbres: course effrénée à l'échelle de l'humain, épreuve du couple douloureux chez Schoenberg; ample respiration plus distanciée mais non moins éprouvée, et superbement intériorisée des Métamorphoses qui développent le sentiment de la compassion après l'horreur de la guerre. Joindre les deux oeuvres est déjà pertinent; les rapprocher indique leur parenté dans l'intensité et l'exaspération, la concentration et l'humanisme. Et même si l'une, en 1899, est une aube visionnaire vers les prolongements modernistes que l'on sait, si la seconde serait a contrario l'acte de conclusion d'une oeuvre où luisent les derniers feux du romantisme (1945), la charge émotionnelle qui transparaît de l'une à l'autre, rétablit cette corde fraternelle dont nous avons parlé et qui les inscrit toutes deux, de la même façon, dans l'humain.
Les Dissonances apportent leur lecture spécifique, dans la parfaite cohésion des cordes, chez Schönberg comme chez Strauss, l'ensemble de David Grimal souligne combien les deux compositeurs indiquent chacun à leur façon une sorte de suffocation, tellement le sentiment d'être à l'étroit dans la forme musicale, est fort. Schoenberg démentèle, sort du cadre, c'est un hyperromantique. Strauss de son côté, exaspère jusqu'à la saturation la riche texture polyphonique. Chacun ouvre sur l'avenir à sa façon. Chacun dit ici qu'il faut en finir et changer. Voilà une superbe lecture, âpre et chantante, palpitante et sanguine. Le travail des couleurs et des timbres, individualisés et fusionnés, nous paraît particulièrement réussi chez Strauss.
A noter la notice du disque qui publie un entretien entre David Grimal et Marc-André Dalbavie sur interrogations et perspectives que permet la confrontation des deux oeuvres abordées.
Arnold Schoenberg (1874-1951):
Verklärte Nacht ("La nuit transfigurée")
Richard Strauss (1864-1949):
Metamorphosen ("Métamorphoses")
Les Dissonances
Carter Chris Humphray -
mercredi 31 janvier 2007