C'est un D'Anglebert composite que nous livrent les doigts agiles de la claveciniste Paola Erdas. Certes le goût du luth mais aussi, l'esprit de la pompe versaillaise qui devient l'ordre dominant. En témoin de son temps et comme compositeur, D'Anglebert nous dévoile les mélodies à la mode, les siennes mais aussi celles de Couperin, des Gautier, de Chambonnières et de Marais. Un éblouissant récital "Grand Siècle".
Paola Erdas aborde la richesse d'un manuscrit que l'on tient comme "la référence" du clavier français du XVII ème siècle, une source, ou un "unicum" autographe de d'Anglebert, et conservé à la BNF ; la graphie du compositeur se révèle à l'égal de son esprit : "très cultivé et raffiné, amateur du beau trait".
Une sorte d'esthète de l'épure, s'économisant, contrôlant, (ah, la fameuse mesure française qui vaut en musique comme en art et en architecture!), tissant le son du clavecin comme ses humeurs vagabondes et dilettantes. Dans ce recueil qui relève du cahier personnel, témoignant du goût de son propriétaire, D'Anglebert réunit ses pièces propres (20 au total) mais aussi celles estimées de ces contemporains et amis ; celles par exemple de son maître, Chambonnières, qui a créé le nouveau style français pour le clavecin. D'Angelbert n'hésite pas à réécrire les feuilles de son aîné avec la grâce et l'esprit de l'élégance qui le caractérisent (ses ajouts offrent même plus de dignité à la main gauche). Il aborde aussi plusieurs pièces de Couperin, Gautier le Jeune, Mezangeot et aussi Marais (Sarabande) dont la claviériste aime à penser qu'il s'agirait, -hypothèse aussi séduisante qu'improbable- de la seule pièce du compositeur pour clavecin...
Plus intéressant, la présence majoritaire, après les partitions de D'Anglebert, du "Vieux Gautier", montre la faveur dans le goût de l'amateur du luth dont les mélodies passent au clavecin, l'instrument dès lors dominant dans les cercles de l'élite. Immense luthiste à son époque, ce "Vieux Gautier" ressurgit avec éclat sous les doigts magiciens de Paola Erdas, qui revivifie une figure totalement oubliée jusque-là. Dans la chaconne de D'Anglebert, l'agilité de la claviériste montre combien cette pièce écrite pour le clavecin, paraît sonner pour le luth.
Avec le changement de règne, s'impose la pompe au détriment de l'introversion plus appréciée à l'époque de Louis III. Louis XIV aime l'éclat, le faste des mises en scènes somptueuses orchestrées par Lully : on sait que beaucoup d'aristocrates qui ne pouvaient assisté aux représentations des opéras du Roi, aimaient retrouver l'esprit de la gloire monarchique au clavecin, dans ses résonances royales.
L'instrument joué ici, un clavecin Louis Denis de 1658 (tempérament mésonotonique, au diapason 392Hz) a certainement contribué à l'excellente tenue interprétative du présent album.
L'attention millimétrée avec laquelle Paola Erdas restitue l'étoffe arachnéenne de la matière sonore, montre à quel point, elle se fait, quasi en "debussyste", l'ambassadrice tendre d'une musique du détail et de l'instant. La science des phrases liées et denses, d'une superbe progression opulente, s'imposent. Pas une badinerie précieuse et fleurie, mais l'expression d'un sentiment sincère pour l'esthétique du règne. Dans ce sens, il paraît légitime de penser que nous tenons là, le témoignage le mieux incarné, à l'échelle de l'humain, de cet esprit Grand Siècle, que beaucoup s'ingénie à ne réduire qu'à la solennité.
Paolas Erdas y ajoute ce sentiment de nostalgie et de confession où l'hédonisme du timbre, la quête du beau son, sont l'expression de l'émotion. Comme elle le précise elle-même dans la notice du programme : "l'étude du son au clavecin est toujours essentielle mais, dans la mesure du possible, elle est plus indispensable dans cette musique, écrite et pensée pour extraire toute l'âme d'un pincement mécanique". L'art de l'interprète est là : Paola Erdas nous fait passer du mécanique artificiel au sentiment naturel.
Paola Erdas, clavecin
Clavecin Louis Denis, 1658, préparé par Thomas Steiner.
Alexandre Pham -
lundi 9 octobre 2006