La première audition à Munich, dans la vaste salle de concert de l’Exposition Internationale, ce 12 septembre 1910, relève d’un événement considérable : pas moins de 3400 spectateurs font face aux… 850 choristes (500 adultes et 350 enfants), auxquels sont associés les 146 musiciens et les huit solistes placés sous la direction du compositeur.
Politiques et journalistes, se sont déplacés, et tout le milieu musical dont
Richard Strauss, Camille Saint-Saens, mais encore les écrivains Arthur
Schnitzler et Stefan Zweig… le metteur en scène Max Reinhardt, futur
fondateur du festival de Salzbourg, -avec Strauss-, sont dans les rangs de l'audience.
L’abbatage promotionnel autour de la
Symphonie des Milles, dans les rues de Munich a marqué les imaginations : la création de la
8ème symphonie de Gustav Mahler est bien un événement immanquable… que de chemin parcouru depuis ses premières symphonies !
Pour
Mahler lui-même, il s’agit d’une date importante, elle est liée à
l’importance de l’œuvre pas seulement par les effectifs, surtout par
son sujet dont témoigne la qualité des textes chantés, et l’action qui
s’y joue : une partition capitale où l’on entend «
non pas des voix humaines, mais les chants des planètes et des soleils qui tournent dans l'espace ».
L’écriture
de ce monument remonte à l’été 1906 où dans son ermitage désormais
familier (häuschen) au cœur des forêts de Carinthie, Mahler reçoit
comme une révélation fécondante, les paroles de l’Hymne de la
Pentecôte : «
Veni Creator Spiritus ». Lui qui n’a pas toujours
la même facilité d’inspiration, car la détente après les mois éreintant
comme directeur de l’Opéra de Vienne n’est pas immédiate, doit
d’ordinaire travailler avant de concevoir la trame générale d’une
nouvelle œuvre.
Pour le
première partie, il s’agit de
retrouver le texte complet en latin de Hrabamus Maurus, l’archevèque de
Mayence qui vécut au IX ème siècle. Dans cette quête, le compositeur
rentre en transe. Il compose la musique et recevant finalement les
paroles intégrales, s’aperçoit que ce qu’il a composé coïncide
parfaitement à ce que lui a dicté une force quil e dépasse tant il se
considère comme un «
instrument dont joue l’univers ».
En guise de
seconde partie,
il faut choisir un texte de la même élévation. Il hésite à écrire
lui-même quelques vers - comme pour sa seconde Symphonie, et finalement
s’enthousiasme sur la propre traduction de Goethe d’après le
Veni Creator. C’est le final du
Second Faust qui donnera l’unité de sa seconde partie et le prétexte d’un oratorio sans limites, pour voix, chœurs et orchestre.
Kubelik dans
ce nouveau concert pris sur le vif à Munich, la ville de la création de
l’œuvre, le 24 juin 1970, réalise une lecture stupéfiante du grand
œuvre mahlérien. D'autant que la présente réédition profite des
performances du traitement SACD, avec entre autres bénéfices, un relief
acoustique somptueux, profitant aux cuivres d'une noblesse fracassante.
Mahler
a souligné en un brillant contraste, le climat et les référenes
musicales des deux parties : lointaine réminiscence de la polyphonie de
la Renaissance pour la
première partie, oratorio libre postromantique, dans la veine des
Scènes de Faust
de Schumann. Au final, la cohérence de la pensée qui les a réuni les
rend parfaitement dépendants l’un de l’autre. Le souffle du mysticisme
qui porte et traverse la puissante architecture de la
Huitième symphonie, est d’une incontestable efficacité. La signification profonde de l’œuvre trouve sa résoluton dans le
Chorus Mysticus final.
Ni adieu serein et pleinement pacifié comme il le développera dans la
9ème, ni constat des forces diverses en présence, la
Huitième
marque surtout une étape cruciale dans le processus créateur de Mahler,
parce qu’il semble y rejeter ce qu’il aimait développer auparavant, le
sens de la dérision, la parodie cynique et amère, ces auto citations
complexes, dont les plans de lectures superposés et mêlés exprimaient
une rancœur amère mal assumée. Ni marche à panache caricatural, ni
ländler parodique, la
Huitième exhale un pur chant d’amour, une prière sincère dont la ferveur est exhaucée puisqu’au final, l’homme est accueilli par la
Mater Gloriosa
en personne. La prière est d'autant plus émouvante qu'elle fait écho à
la propre solitude tragique de Mahler. Il a perdu sa fille Maria, mais
il perd aussi d'une certaine façon, Alma, l'épouse tant adorée, qui le
trompe sans se cacher et lui annoncé qu'elle ne l'aimait plus tout en
lui confirmant qu'elle ne l'abandonnerait jamais.
Architecte limpide, ciselant l’ossature et le continuum dramatique, en particulier dans les épisodes de la
Seconde partie,
Kubelik captive par l’unité de son propre regard, d’une distance épique
à nouveau, d’une tendresse si profondément humaine, d’une simplicité de
ton, indiscutable.
Malgré la masse chorale, les plans de
détachent, la transparence des pupitres s'impose. D’autant que le
plateau vocal préserve sa coloration humaine à l'odyssée
interprétative. Martina Arroyos, Dietrich Fischer-Dieskau, Edith Mathis
composent entre autres, de superbes incarnations.
La création de la
Huitième
suscita un immense triomphe pour celui qui fêtait alors ses 50 ans et
dont les exercices précédents s’étaient surtout soldés par des échecs à
répétitions et une incompréhensions tout aussi tenace. Offrande
légitime pour un auteur en pleine possession de ses moyens artistiques,
que le destin frappera encore. Huit mois plus tard, une infection
devait décider de son sort, en l’emportant en quelques jours.