Le nouveau cd de Christophe Rousset chez Ambronay édition
est la mise en miroir de deux compositeurs qui ont vécu et travaillé à
Lyon, Louis Marchand (1669-1732) et Jean-Philippe Rameau (1683-1774).
Pour couronner ce disque structuré avec grande finesse, Rousset utilise
un clavecin lyonnais signé Donzelague, construit en 1716. Au programme
deux suites de danses de la même période: pour Marchand, son premier
recueil édité en 1699 (Livre I), et pour Rameau également sa première
édition parue en 1706.
La fin du règne de Louis XIV est une période charnière
pour la musique écrite pour le clavecin, plusieurs recueils sont alors
édités successivement, comme celui de D'Anglebert (1689), Clérambeault
(1704), Dandrieu (1704), Gaspard Le Roux (1705), Jacquet de La Guerre
(1707), tous s'ouvrent par un prélude non mesuré suivi des mouvements
canoniques de la suite française. Cette tendance s'inversera avec les
nouvelles pièces de François Couperin édités à partir de 1713. Couperin
abandonne le chemin classique de la suite de danse pour créer une
nouvelle suite, plus libre et surtout plus personnelle, intime et
descriptive, de plus en plus sensible au monde qui l'entoure.
Rameau
suivra ce même jalon; le maître de Dijon, apporte au clavecin toute la
verve de la musique de scène et l'éclat des passions dramatiques, autant
de traits distinctifs que l'on peut déjà entendre dans cette première
suite éditée en 1706.
Christophe Rousset montre
tout son art dans ces pièces fortement ornées, héritières de la
tradition "clavieriste" du Grand Siècle: les tempi sont soutenus,
permettant au claveciniste, une prononciation d'emblée impeccable du
discours musical. Le tempérament choisi nous place dans une atmosphère
du 17eme siècle, par ses tierces pures et ses piquants dans les
modulations plus lointaines. Nous sommes très loin de l'univers de
Rameau, préconisant le tempérament égal du Traité de 1722. Cependant,
Rameau dans son traité de 1726 (Nouveau système de musique théorique)
propose un tempérament de tradition française, avec des quintes
inversées, de tradition mésotonique qui impose à son interprète le choix
des pièces avant l'accord de son clavecin.
L'unique bémol de ce
disque vient de la prise de son plutôt sèche, nous positionnant trop
près de l'instrument et dans une pièce avec peu de résonance. Le manque
d'espace dans le panorama sonore produit un point de fatigue auditive
dès le premier enchaînement de quelques pièces. Nous sommes très loin du
clavecin généreux et opulent, tel qu'on est en droit de l'espérer pour
une musique d'un caractère aussi noble. Malgré l'importance de cet
instrument dans la facture française, et le peu de spécimens de cette
période, disponibles de nos jours, confirmant la valeur historique du
clavecin Pierre Donzelague, le résultat sonore n'est cependant pas aussi
flatteur même pour l'excellent Monsieur Rousset...
Avec son
étendue de cinq octaves chromatiques, sans ravalement postérieur à sa
construction, le clavecin choisi pour l'enregistrement est une véritable
rareté et méritait absolument d'être ainsi révélé au cd: à deux
claviers, il est signé "Donzelague à Lyon 1716" (Pierre Donzelague
:1668-vers 1750). Le facteur de clavecin arrive à Lyon en 1688, devient
directeur de l'opéra de Lyon et bourgeois de la ville en 1699...
Donzelague rencontre Rameau qui séjourne à Lyon de 1713 à 1715.... le
clavecin historique de 1716 pourrait être l'aboutissement du travail des
deux musiciens pour fabriquer un clavecin français digne de ce nom.
Fleuron
d'une petite douzaine de spécimens, l'instrument est audio un meuble
décoratif exceptionnel (piètement à la Mazarin, décor à la Bérain...
imitant la marqueterie tandis que le couvercle représente l'apothéose
de ... Rameau justement, entouré des compositeurs du Panthéon baroque:
Couperin, Corelli, Haëndel, Lulli, Boccherini, Mondonville... ); il
s'agit donc d'un choix scrupuleux qui fait sens: le label du Festival
d'Ambronay a toute légitimité pour mettre à l'honneur un superbe
instrument de fabrication locale, soulignant l'expertise de Donzelague ;
d'autant que Lyon compte de nombreux autres facteurs renommes: Gilbert
Desruisseaux, Joseph Collesse ou Jean Franky.
En somme un nouveau
titre majeur du label Ambronay éditions qui vient enrichir la
collection déjà riche des réalisations antérieures, certes faisant la
part belle aux œuvres méconnues ou aux nouveaux interprètes : iI diluvio
universale de Falvetti par Leonardo Garcia Alarcon; révélation des
jeunes ensembles tels les Ombres ou les Esprits Animaux... Reste qu'avec
l'année Rameau qui se profile, d'autres artistes et d'autres gestes
s'affirment à l'horizon, comme celui du claveciniste Bruno Procopio dont
un très prometteur album dédié aux pièces pour clavecin en concerts
devrait être édité très prochainement d'ici fin 2012. A suivre.
Rameau,
Marchand: Christophe Rousset, clavecin (Donzelague, Lyon, 1716).
Enregistrement réalisé en ... 1 cd Ambronay éditions. Référence : AMY
032. Enregistré du 20 au 22 février de 2011 au Musée des Arts Décoratifs
de Lyon.
