Des Tableaux de Moussorsgki, l'excellent
David Kadouch dévoile
les enchantements troubles. Un seul exemple: la nostalgie nocturne,
grave et mystérieuse mais aussi caressante du Vieux Château dont il
retrouve le souffle profond et tendre, la respiration juste, l'éclat
murmuré: superbe compréhension hagogique là aussi, au service d'une
éternité retrouvée dans le texte. Puis c'est la crépitation enfantine
des Tuileries, course insouciante au diapason de la clarté simple,
magicienne... ce lutin facétieux, lauréat des Victoires de la musique
2010 (révélation Jeune talent), puis doué d'une énergie stupéfiante dans
le Concerto sans orchestre de Schumann
(qui a marqué son passage éclair chez Decca), a laissé tout costume de
soirée pour s'immerger dans la musique, avec une sincérité curieuse
d'une très belle sensibilité.
Jeu pictural
Le thème de Promenade, motif de la déambulation, celle du visiteur qui
passe d'un tableau à l'autre le temps de cette exposition fantastique et
épique, structure tout l'édifice. Le jeu mordant, amusé (les poussins,
la cabane sur des pattes de poules), sinueux (Samuel Goldenberg),
trépidant et urbain (le marché de Limoges), grave voire terrifiant
(Catacombes), spirituel et transcendant (Cum mortuis in lingua mortua :
dessiné ici comme une magnifique aurore qui se précise et se
développe)... offre une diversité versatile dont David Kadouch fait un
embrasement permanent, intense, ardent; soulignant combien ici c'est le
trait, la fulgurance, l'éclair qui priment sur tout développement. Ces
tableaux sont des pochades électriques qui excitent immédiatement
l'imaginaire, plongeant dans la poésie fantastique et mélancolique avec
une vivacité polymorphe exceptionnelle.
Au jeu des réminiscences électives, dans le labyrinthe tournoyant, proustien, du souvenir, celui d'un
Medtner
en état de transe et d'apesanteur nostalgique (Allegretto de la Sonate
Réminiscence, Reminiscenza, 1919), David Kadouch retrouve là aussi ce
jeu intense et ciselé qui fait la splendeur naturelle et fluide de son
Schumann.
Même ivresse et temps ralentis, flottants, comme une marche en arrière (Prélude, Andante) de
Serguei Taneïev,
favori de Tchaïkovski (qui aimait parler avec lui de composition lui
reprochant d'ailleurs souvent son amour pour les germaniques au
détriment des français), et dont le pianiste sait aussi exprimer avec
flammes (crépitantes) la vivacité de son contrepoint final
(Fugue-Allegro vivace e con fuoco): la précision, la clarté, cet
écoulement malgré tout serein et parfaitement architecturé... (annonçant
de façon frappante les Préludes de Chostakovitch) confirment que David
Kadouch fait désormais partie des très grands du piano. Magistral
accomplissement.
Moussorsgki: Tableaux d'une exposition. David Kadouch, piano. 1 cd Mirare. Enregistrement réalisé en septembre 2011 à Paris. Ref. MIR 170.