Le premier disque de Mikhail Simonyan (né
à Novosibirsk en 1985) creuse le sillon des origines et des sources
identitaires, entre Russie et USA (entre Khatchaturian et Barber ici
joué en dialogue comme les deux facettes d'un miroir personnel). Sa mère
est arménienne et Mikhail Simoyan a étudié jusqu'en 2004, à l'Institut
Curtis de Philadelphie ; le programme de ce premier cd est comme une
carte de présentation, celle d'un violoniste dont la sensibilité et
l'éthique musicale se hisse dans l'art de ses aînés et compatriotes,
Maxim Vengorov et Vadim Repin, filiation prometteuse, originaire de
Novosibirsk. Ce n'est pas tant dans le Concerto de Khatchaturian qui fut
l'ami de son père, que dans celui de Barber où se dévoile toute la
richesse musicienne du jeune violoniste russe.
Mikhail Simoyan, de Novosibirsk
Le Concerto pour violon de Samuel Barber composé en 1940 est
l'un des plus intéressants Concerto du XXè; injustement méconnu comme
beaucoup d'oeuvres modernes dont l'heure viendra inéluctablement surtout
si les interprètes savent le repérer et le défendre avec la sensibilité
requise. Barber l'appelait son concerto da sapone, référence à
l'activité du riche industriel de Philadephie, Samuel Fels, qui avait
fait fortune dans le savon... et en passa commande pour son fils
adoptif, le jeune violoniste russe Iso Briselli (élève au Curtis
Institute)...

C'est
l'époque où l'Europe plonge dans l'horreur de la guerre; Barber en
villégiature sur le vieux continent avec son compagnon GianCarlo Menotti
sont surpris par l'invasion de la Pologne quand le compositeur reçoit
la commande du Concerto. La composition est emportée par un sentiment
d'urgence car les conditions pour livrer sa partition ne sont pas
idéales du moins sereines: d'autant que le Philharmonique de
Philadelphie et son chef Eugène Ormandy ont confirmé la création du
Concerto pour violon en janvier 1940... A la livraison, Briselli se
désengagea du projet sous des motifs encore imprécis. Le Concerto fut
néanmoins créé en février 1941 à Philadelphie, avec Albert Spalding,
sous la baguette d'un Ormandy, certainement dépassé par l'intensité
suractive de l'orchestration, en particulier dans le 3è mouvement (il
demanda à Barber de l'alléger).
D'emblée, la tendresse allante du
premier mouvement (sol majeur)
portée le tissu très lyrique de l'orchestre inspire au violoniste et au
chef une complicité intérieure d'un allant irrésistible.
La sensibilité de Mikhail Simonyan se dévoile dans l'
Andante
(mi majeur) qui joue sur les couleurs mordorés, cuivrés, chaudes et
parfois martiales de l'orchestration (cor, flûte...). L'orchestre
réalise un tapis somptueusement coloré pour le chant du violon d'une
ivresse solaire (rhapsodique) et amère à la fois, tendre et
nostalgique... en cela toujours proche du chant; le violoniste sait
exprimer toute l'humanité d'une section qui touche par sa simplicité, sa
sincérité. La partition n'est jamais absente d'une certaine tension
inquiète, ressentiment nouveau dans l'écriture du Barber trentenaire.
Mais le violoniste sait en sertir avec une intériorité mesurée le climat
de nimbe suspendu, même de rêverie éveillée.
Le dernier mouvement en forme de perpétuel frémissant
(d'une accentuation percussive et nerveuse, même frénétique... en écho
aux événements européens contemporains?) est joué ici avec une retenue
et un tempo moins nettement rapide (comme c'est l'usage) afin de
déployer une coloration américaine explicitement populaire dans le jeu
violonistique, comme le précise Mikhail Simonyan... La tenue d'archet
doit être souple et précise, d'une suractivité quasi martelé, entêtante,
fougueuse (suite de triolets puis retour du violon en doubles croches
presque acides)... le geste de l'orchestre est aussi délicate que la
prestation soliste (traits incisifs et conclusifs des cuivres entre
autres). Le chef sait tendre l'action flamboyante de ce volet tout en
restant soucieux des timbres. C'est l'une des partitions les plus
intenses et protéiformes de Barber, doué d'un talent admirable des
coupes rythmiques à la Prokofiev. Saluons le jeune violoniste de nous en
offrir une version aussi inspirée. Reste à découvrir le virtuose en
concert: un tournée internationale en Turquie, aux USA mais aussi en
Arménie, sa patrie, en Croate et jusqu'au Danemark en passant par
l'Allemagne; hélas pas encore de dates françaises. On les guette déjà
avec impatience.
Two souls. Mikhail Simonyan, violon.
Aram Khatchaturian, Samuel Barber: Concertos pour violon et orchestre.
London symphony orchestra. Kristjan Järvi, direction. 1 cd
Deutsche Grammophon ref 00289 477 9827. Enregistré à Londres en juin 2011. Parution: le 23 janvier 2011.