les 10 doigts miraculeux de Yuja Wang
La jeune diva du piano montre que, enfin, une étoile chinoise est née et
prend son envol avec une musicalité désormais sûre, à mille lieues des
clichés du bling bling et du tape à l'oeil clinquant... dont on crédite à
tort ou à raison, les pianistes d'origine chinoise...
Vélocité, hypersensibilité, surtout finesse et nuances... le jeu de la jeune
Yuja Wang (née à Pékin en 1987) se distingue peu à peu sur la scène musicale.
On connaissait les Lang Lang et Yundi Li, ses aînés et désormais ultra
médiatisés, en particulier au pays de l'Empire du milieu qui compterait
pas moins de 20 millions de futurs grands pianistes (et d'autant de fans
passionnés par leurs idôles...)

Celle
qui s'est formée dès 2002, au Curtis Institute de Philadelphie (comme
Lang Lang), dont elle sort diplôme en poche en 2008, habite New York
impose un sacré tempérament entre lutin malicieux et jeune beauté
sauvage mais déterminée. Yuja a trouvé sa voie: celle royale des grands
et purs interprètes. L'assise technique est maîtrisée; le sens de la
construction, épanoui; le regard subjectif sur les oeuvres, profond et
déjà captivant. En Chine, elle s'est forgée une discipline. A
Philadelphie, l'artiste a su cultiver et trouver sa propre voie/voix.
La jeune pianiste aborde aujourd'hui sous la direction de Claudio Abbado
Rhapsodie sur un thème de Paganini et Concerto n° 2 de Rachmaninov. Un
défi immense et déjà un adoubement pour celle qui a édité deux
précédents albums chez Deutsche Grammophon, deux coups de coeur de la
Rédaction cd de classiquenews.
Dès la Rhapsodie sur un thème de Paganini (1934),
l'entente complice entre la soliste et l'orchestre, grâce au souci
constant du chef, s'impose: fusion malicieuse, atténuation dynamique
dont l'équilibre atteint des prodiges en matière de transparence et de
nuances. Ecoute réciproque et importance égale partagée entre piano et
musiciens
dans le Concerto n°2: un retour à la musique
et à la vie pour le jeune compositeur qui n'avait pu se remettre de
l'échec de sa première symphonie, créée en 1897: le prodige russe avait
aussitôt sombré dans une dépression inféconde, fixé par un silence
tenace pendant plus de deux années... Conçu à partir de 1900 pendant ses
voyages en Crimée et en Italie, le Concerto jaillit dans la lumière
(grâce aux séances d'hypnose prodigué au jeune artiste par le
neuropsychiatre Nikolaï Dahl...):
Yuja Wang en fait
crépiter les facettes étincelantes avec un sens du legato permanent,
toujours soucieuse d'entente avec l'orchestre, continûment inspirée dans
l'art des couleurs. D'autant que la jeune pékinoise favorise surtout la
rondeur d'une sonorité perlée, plutôt que la puissance toute en force
d'un acte de démonstration. Associée à la baguette articulée et d'une
finesse magicienne de Claudio Abbado, la digitalité de la jeune Wang se
distingue à mille lieues d'un Lang Lang: ténue, subtile, nuancée. Tout
l'art d'une immense interprète pour laquelle le lyrisme russe de
Rachmaninov ne signifie par expansion exacerbée mais retenue féconde en
transparence et délicatesse, chant intérieur résolument classique plutôt
que contrastes appuyés. La vision est personnelle, portée par son
mentor Abaddo: on s'incline devant la relève au féminin du piano
chinois. Jeune talent à suivre.
Rachmaninov (1973-1943):
Rhapsodie sur un thème de Paganin, Concerto pour piano n°2. Yuja Wang,
piano. Mahler Chamber Orchestra. Claudio Abbado, direction.